Claudia Rankine. Autrice noire, face au racisme : sans rancune ?

Nicolas Gary - 03.02.2020

Livre - Claudia Rankine racisme - Citizen Ballade américaine - racisme quotidien ordinaire


OVNI – Le racisme, sale et louvoyant, celui qui colle aux baskets, à la peau, qui imprègne les pores et se glisse dans le sang. Celui, presque banal, pire : banalisé, constitué de remarques, d’attitudes, de réflexes à la peau dure. Sacrément tannée. Claudia Rankine verse dans une poésie moderne pour raconter un mal insidieux, tant il se niche au plus profond.


 

Ce sont de courts récits, qui forment un fil, sans logique : comme un journal de bord, mais que Claudia Rankine présente comme une « ballade américaine ». An American Lyric, en version originale. Elle marche comme à tâtons dans l’Amérique contemporaine, se heurtant parfois et de plein fouet à des obstacles tragiques. Une vérité choquante, des errances qui tournent en rond : comment en sortir ? 

Rankine dénonce, oui, habilement d’ailleurs : de ses saynètes empruntées au quotidien, mais authentiques, elle extrait la matière putride. Le racisme est partout — même si elle se refuse à tout manichéisme. 

Ses mots ont la force et la violence du coup reçu, alors qu’on ne s’y attendait pas. Celui qui frappe quand vous aviez l’esprit ailleurs. Comme dans cet avion, où une mère chuchote à sa fille, et lui évite de prendre le siège à côté d’une personne… noire. C’est Rankine. Sans rancune. Mais ce geste, ces mots prononcés tout doucement, pour cacher le racisme ouvert, c’est tout le fondement de ses récits. 

La représentation des relations humaines, teintées de colère ou de haine ou juste d’ignorance, s’expose au fil des pages avec toute la dureté nécessaire à faire entrer le message. La société y passe, en prend pour son grade, même visuellement, alors que des photos (sourcées et leur origine est parfois sidérante) accompagnent le texte. 

Rankine prodigue une lecture attentive de ces instants, ces tranches de vie où l’on bascule du tout blanc au tout noir. Véritables ? En fait, tous ces moments sont « suffisamment vrais » : le reste, la littérature et le style l’accomplissent. Le lecteur blanc n’en sort pas indemne, loin de là : trouble, malaise, indignation, dégoût… Et puis soudain : tiens, moi aussi j’ai déjà fait ça. 

Se dire que l’on a participé au traumatisme, malgré soi, peut-être — et vraisemblablement ! – en ignorant même sur l’instant qu’on y plongeait. 

Elle montre finalement que le rapport au racisme est celui d’un lien communautaire, historique, qui se déverse depuis des siècles pour aboutir à nous. Parfois édulcoré, mais bien présent. Bien plus qu’un manifeste d’autrice engagée, Citizen ressemble à un catalogue des petites horreurs ordinaires. 


Claudia Rankine, trad. Maïtryi Pesquès – Citizen, Ballade américaine – L’olivier – 9782823614169 – 21 €


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