Claustria, Régis Jauffret

Clément Solym - 06.04.2012

Livre - Claustria - Régis Jauffret - Roman


Après Sévère, Régis Jauffret renoue dans Claustria avec le fait-divers et se plonge dans la terrifiante affaire « Josef Fritzl ». Impressionnant travail aux frontières du journalisme et de la fiction, son roman porte les remugles de l'enfer.


Le matériau d'origine est passionnant. Quand l'Autriche a découvert que Josef Fritzl, père de famille apparemment sans histoire, détenait dans sa cave depuis 24 ans sa fille et sa demi-douzaine d'enfants nés de l'inceste, le monde entier a été saisi d'effroi. 


Pour s'emparer de l'horreur, Jauffret opte pour une narration non-chronologique et commence son roman par une drôle de fiction, en imaginant ce que devient la « famille de la cave » une fois qu'elle respire à l'air libre. Mais « les victimes sont décevantes , parfois les martyrs ne sont pas des héros » (p.32) et, heureusement, ces passages ne constituent pas le cœur du livre.


Jauffret délaisse assez vite cette veine méta-historique afin de s'attarder davantage sur la folie, le secret, l'angoisse et la vie qui s'organise dans ce petit enfer enfoui sous le quartier pavillonnaire. En clair, comment un homme séquestre-t-il sa progéniture pour, dit-il, recréer une famille, avant de maltraiter, affamer et assassiner cette dernière ?


Afin d'expliquer l'inénarrable, Jauffret s'en remet à la fiction. Il renomme les personnages, sauf le père, et imagine le quotidien de la famille du bas, l'attente, la violence et la faim. On sent bien que ce qui intéresse le plus l'auteur, c'est l'organisation de cette micro-société, où les hommes sont à la fois amants des femmes et des filles et où ces dernières accouchent des enfants de leur géniteur et deviennent des « femmes préhistoriques enfermées ». 


La cave est donc cette métaphore du monde où « on se cogne toujours quelque part. A deux, on est déjà plusieurs, il suffit de le vouloir et on est plus heureux qu'une foule en liesse » (p.321). Une caverne où Fritzl finit par brancher la télévision et où les enfants posent à leur mère des questions comme : « Le ciel il est plein d'air ? Qui lui met des nuages ? Qui le remplit de pluie ? Qui allume les étoiles ? Qui pousse le soleil ? » (p.351). Un monde où on lèche les vitres pour manger, lorsqu'on meurt de faim et que le père se fait attendre. 


Jauffret, enquêteur hanté


Jauffret, en mettant en scène ses rencontres avec les voisins de Fritzl, avec l'avocat de ce dernier, et avec des experts en acoustique, bat en brèche la théorie officielle qui énonce que la mère était étrangère au crime : « Elle décide qu'elle n'entend rien et elle n'entend plus rien » (p.397). 


L'écrivain s'accroche mordicus à sa thèse, en racontant son travail d'enquête, réel ou fantasmé, et sa propre entrée clandestine, une nuit, dans la cave « libérée ». Il y sent ainsi à son tour « l'air toujours plus chargé de miasmes, des odeurs des habitants, de la cuisson des aliments, de la cuvette des toilettes où s'accumulent les excréments, une odeur accumulée et on dirait qu'elle prend peu à peu la place de l'oxygène » (p.425).


On a beaucoup critiqué la xénophobie qui imprègne par moment le livre, dans lequel on peut, il est vrai, lire des phrases comme « La mémoire des Autrichiens s'envole au premier coup de vent. Autant essayer de décrypter les feuilles mortes » (p.88). Il serait cependant, à notre sens, injuste de s'y attarder car Claustria possède avant tout la force d'une fable glaçante, constitue une variation hypnotisante sur ce qui fait de nous des humains... et parfois, des bourreaux.