Collection VO.X : Jehan-Rictus, Oxmo Puccino, Félix Jousserand

Clément Solym - 01.05.2009

Livre - poesie - Oxmo - puccino


Quand le Diable Vauvert a annoncé son intention de sortir une collection Poésie, les regards dans la rédaction ont oscillé entre la stupéfaction et le petit sourire en coin. Bon, outre que leurs livres nous déçoivent rarement, à quelques exceptions confirmant la règle près, l’arrivée de la poésie au Diable allait ajouter la touche qui manquait pour en faire incontestablement une maison indépendante loin de tout ce qui peut exister… Et ce n’est presque rien de le dire.

C’est aussi dans l’idée de garder une cohérence entre les premiers titres sortis que nous avons pris le parti de faire un sort commun aux livres. Trois auteurs, dont un mort en 1933, autant dire qu’on a ici un panel de livres vraiment pas banals, le tout pour 5 € pièce, c’est important de le rappeler.

A tout seigneur tout honneur, attaquons par la gouaille de Jehan-Rictus Les soliloques du pauvre, le maître du parler de la rue, façon fin du XIXe siècle. Si d’entrée le rythme des octosyllabes montre visuellement un schéma assez classique de poésie obéissant à certains codes rythmiques, les premières paroles tranchent sèchement avec les registres de langue que l’on attendrait dans un recueil.

« Hé ! Tu dors pus ? … Caus’moi, Mémaine…
Toi aussi t’as h’entendu l’coup ?
C’est encore Pepa qui rentr’saoul :
Y n’a dû claquer sa quinzaine !
» (La Frousse)
 
Immanquable. Ca résonne comme du Jean Valjean causant à Causette, ça sent les rues de Montmartre aux heures du peuple, avec la jactance de la rue, de la faim et des souliers qui sonnent moins creux sur le pavé que l’estomac rassasié avec quelques nuages qui filent au loin. Plus qu’un recueil, c’est un témoignage ; plus que des poèmes, c’est une vie ancienne qui jaillit des vers. Et mieux qu’un film en noir et blanc, c’est dans un Paris d’images d’Épinal, à la fois légendaires et auréolées d’Histoire, la petite qu’il nous offre. Celle des petites gens, de leur parler. Truculent, comme dirait l’autre, sur 218 pages.

Plus proche de nous, mais toujours dans une ambiance urbaine plus moderne, Félix Jousserand, qui nous raconte Basketville. Ici, on serait dans le poème en prose, l’emportement d’un Lautréamont, le souffle épique en moins. Car sur le béton et l’asphalte, c’est un autre vent qui emporte les feuilles mortes.

« tu peux toujours courir [tptc] ne triche pas : utilisation de véritables enfants - dégradations matérielles non simulées - on dirait que toutes les conditions sont réunies pour nous faire vivre un moment inoubliable à basket ville - doigts carbonisés - »
 
Une ponctuation majoritairement réglée à coups de tirets, entrecoupant des phrases incisives et saccadées. On vit et respire au rythme des respirations urbaines, tandis que le halètement des mots s’engouffre comme une litanie improbable. Une vision du monde cinglante, pour rendre tout un panorama de citadins, au sens habitants de cité. Pas de jugement, pas de compromis non plus : ici, ce qui est cru n’est pas tartare. C’est juste le monde qu’il reste à décrire qui manque un peu de cuisson…

Car on parcourra un Paris déjà vu, mais rarement raconté de la sorte. La langue est propre, parfois agitée de symboles saugrenus, un peu comme le serait une affiche de pub pour Loréal au-dessus d’un campement improvisé sur le canal Saint-Martin…

Dernier atout de cette partie de cartes, Oxmo Puccino. Ses Mines de cristal, c’est un véritable travail courbé, à tailler la roche pour découvrir le filon. Ici, on perçoit clairement les influences hip-hop qui filtrent entre deux explosions pour avancer dans le boyau. Évidemment, l’époque veut que l’on ait l’impression de lire des textes de slam, influence Grand Corps Malade et consorts oblige. Certains textes datent d’ailleurs de 1998 - intéressant, de connaître les dates de composition - et dans l’esprit du grand public, tirent donc leurs racines dans l’avant-slam. On savoure :
 
« Le bruit de la pluie sur le bitume, en panne d’essuie-glace
Mon pare-brise pleure, mon humeur durcit la glace
Ceux qui disent que « le temps c’est de l’argent » sont dans l’erreur
Si tu mets des eus de côté, pas les heures
Je commande un café, avant le texte pondu
Demande mon dû, car j’ai posé avant que le sucre ait fondu
Souvent en avance, le temps m’importe mon pote !
» (365 jours)
 
Ici et là, on sent l’envie de prendre le livre et de lire à voix haute, pour entendre les syllabes qui s’entrechoquent, qui se croisent et se déforment. Les jeux sonores d’un vers à l’autre percutent, uppercuts, hypnotisent et se croisent. Les verlantophobes seront ravis : pas de ça chez nous. Pas de violence gratuite ou inutile : on peut raconter des choses tragiques sans un juron, parler de sentiments douloureux sans que les mots en souffrent. Ce n’est pas le calme, luxe et volupté de Baudelaire, certes, mais une certaine sérénité s’installe.

Il ne manque que la voix chaloupée et chaleureuse pour que le charme agisse complètement. Une voix qui serait tout à la fois douce et réconfortante, comme un plaid dans lequel on se glisse, confortablement installé dans ce qui n’est pas souvent le grand confort. Mais quand les paroles sonnent juste, finalement, on peut tout entendre. Alors, on en redemande.

Trois titres pour lancer une collection, trois aventures dans des mondes si différents… Et pourtant, c’est bien le nôtre, celui qu’on partage, ou a partagé. Comme quoi, le poète, c’est définitivement celui qui sait manier les mots pour faire changer le monde que l’on voyait.