Compartiment n°6 : voyage en transsibérien dans la Russie soviétique

Cécile Pellerin - 27.09.2013

Livre - voyage - Russie soviétique - train


Embarquement immédiat pour un voyage ferroviaire à bord du transsibérien et à destination d'Oulan-Bator. Vastes étendues, paysages de tourbières, villes industrielles tristes de l'Oural, kolkhozes, yourtes ; la Russie soviétique s'offre au lecteur. Omsk, Novossibirsk, Khabarovsk, Atchinsk, Krasnoïarsk, Irkoutsk…, autant de noms aux sonorités étrangères pour dépeindre un pays à la grandeur aujourd'hui disparue, une population multiple, souvent pauvre et meurtrie par un pouvoir  oppressant.

 

A travers la fenêtre du wagon ou lors d'étapes annoncées, défilent les vestiges de l'immense empire soviétique, sous le regard de deux protagonistes. Et du lecteur, emporté et séduit. « Ce train l'emmènerait à travers les villages peuplés de proscrits et les villes ouvertes ou fermées de Sibérie jusqu'à la capitale de la Mongolie, Oulan-Bator ».

 

A bord du compartiment n°6, une femme finlandaise, frêle et silencieuse, rejoint la Mongolie pour voir des peintures rupestres mais le lecteur comprend, au fil des pages,  que ce voyage professionnel est aussi une quête personnelle, la réalisation d'un rêve initié avec d'autres. « Elle avait voulu quitter Moscou pour prendre de la distance avec sa propre vie ». L'homme qui partage le compartiment s'oppose, en tous points, à cette jeune femme sensible.

 

Grossier, le verbe haut, ce buveur invétéré de vodka, croqueur d'oignons crus, brutal et sans gêne se rend sur un chantier à Oulan-Bator ; revisite lui aussi son passé et raconte, avec émotion, parfois avec nostalgie, son enfance difficile, son épouse qu'il maltraite (« frappe ta bonne femme à coups de marteau, tu en feras de l'or, m'ont appris les vieux quand j'étais jeune. J'ai suivi leur conseil. Peut être même trop »), son métier d'ouvrier sur les chantiers gigantesques de Sibérie.

 

Un couple antagoniste, confiné dans ce wagon, qui joue aux dames, aux cartes, prend le thé, s'accommode finalement de cette promiscuité, se tolère et se découvre. « Elle n'avait jamais rencontré de Russe tel que cet homme. Aucun ne lui avait parlé sur ce ton. Elle percevait pourtant en lui quelque chose de familier, dans sa grossièreté, sa façon d'étirer les mots, son sourire, son doux regard dédaigneux ».

 

La description de la vie à bord du train,  le rôle de l'hôtesse de wagon, Arisa, véritable despote, (capable d'achever à la hache un élan sur la voie ferrée) apportent au roman quelques scènes inoubliables, assez cocasses et intègrent parfaitement le lecteur à bord de ce train, l'invitent au voyage et, de la même façon, lors d'escales pourtant peu séduisantes dans des zones industrielles ou des villes sombres et glauques de Sibérie, prisonnières du froid et du gel, inhospitalières, désertées, le lecteur parvient à s'immiscer, dans la chaleur des cafés, des restaurants ou dans la pièce exigüe d'un appartement et à partager le verre ou le repas, ultimes réconforts d'existences ingrates, souvent misérables et austères.

 

Ce sont toutes ces ambiances, décrites avec précision, sensibilité, souvent inattendues et surprenantes qui retiennent l'attention du lecteur, l'emmènent loin. De belles énumérations poétiques égrènent le livre ; certaines scènes au charme désuet, ont le goût, l'odeur et la saveur d'une Russie légendaire, placent le lecteur dans une atmosphère confinée, parfois désolée mais curieusement attirante.

 

Décidemment ce voyage est une aubaine. La lumière de Sibérie, le soleil, le grésil, la neige et la glace, le brouillard, accompagnent le voyageur sans répit, donnent aux paysages de taïga des lueurs et des couleurs profondes et sublimes, mélancoliques mais capables d'embellir les cheminées d'usines, les ports, les forêts malades, les villages de yourtes… capables même de donner l'envie DU voyage.