Complots et comploteurs : une dictature de la transparence

La rédaction - 07.08.2014

Livre - Pierre-André Taguieff - sociétés secrètes - citoyens honnêté


Pierre-André Taguieff, dans une foisonnante étude critique sur les origines de la théorie du complot, ainsi que les causes de sa survivance, analyse en particulier la diabolisation qu'a subi une société secrète du dix-huitième du siècle, les Illuminati, dont l'existence ne dépassa pas dix ans, mais qui, pourtant, bien au-delà de sa réalité historique, a été élevé au rang de mythe unificateur à la théorie du complot. Notre but est ici de montrer de quelle manière l'exemple des Illuminati peut faire figure de paradigme pour la dénonciation du secret. A cette société secrète, ou plus exactement sa transfiguration en légende, est attribuée la volonté de dominer le monde en établissant un gouvernement mondial de type totalitaire.

 

Billet écrit en partenariat avec

La-philosophie.com 

 

 

Cette société secrète serait toujours hostile à la société, voire à l'humanité tout entière. Elle représenterait une menace pour l'ordre existant. En effet, la théorie du complot postule la dangerosité de la société secrète et la systématise sous la forme d'un principe de subversion. Elle postule également la puissance de cette organisation, admettant même ses membres comme les véritables « maîtres du monde ». Ce serait eux qui, derrière le gouvernement officiel, dicteraient aux États leurs orientations. De l'assassinat de Kennedy aux attentats du 11 septembre 2001, les théoriciens du complot défendent l'idée selon laquelle les Illuminati seraient à l'origine de tous les vacillements des démocraties occidentales :

 

« Ce qui a pris valeur d'évidence, c'est la distinction entre le monde social visible [...] et l'arrière-monde formé par des ‘'gouvernants invisibles'', soit l'univers occulte des ‘'Illuminés'', ces derniers étant imaginés comme cyniques et/ou dotés de mauvaises intentions. Derrière le ‘'décor'' démocratique […] se joue le jeu véritable, qui n'a rien à voir avec les valeurs démocratiques. […] Conquérir, dominer, contrôler : tel est le programme politique des ‘'Illuminés'' ».

 

 

 

Taguieff remarque très finement l'origine chrétienne de la théorie du complot : l'Eglise et ses membres auraient été les premiers a dénoncé le projet des sociétés secrètes comme un projet de destruction de la civilisation chrétienne. La théorie du complot ne s'est réellement « politisée », selon Taguieff, qu'à partir de 1945.

Cette vision paranoïaque de la société secrète révèle, en premier lieu, une surestimation de la puissance des sociétés secrètes qui, en admettant qu'elle projette de renverser les démocraties, n'en aurait peut-être pas la capacité. Il faut se demander si les sociétés secrètes, loin de pouvoir être réduites au paradigme conspirationniste, appartiennent toutes au même schéma : n'en n'existe-t-il pas d'apolitiques, ou bien de clairement démocratiques ?

 

La dichotomie, opérée par Bataille, entre société de complot et société secrète, nous aidera à répondre à cette question. En second lieu, la théorie du complot repose sur une opposition de type clairement manichéenne [voir encadré], dans laquelle le bien est l'apanage de la lumière, du visible et de l'ordre, le mal celui de l'obscurité, le désordre, dont l'incarnation serait la société secrète. Le mal serait donc à détruire, pour que règne, enfin, la lumière. Ainsi apparaît le but de la théorie du complot. 

 

Diaboliser le secret en l'affublant de tous les maux témoigne d'une volonté de faire de la société une immense pièce de verre, dans laquelle rien, jamais, ne peut rester hors de la lumière, bref, l'instauration d'une transparence absolue. Transparence et non pas publicité. Car, par ailleurs, les contempteurs du secret considèrent la publicité démocratique, et ici réside toute l'ambiguïté de cette théorie, comme un voile, un simulacre qui masque la réalité du pouvoir et l'identité de ses véritables possesseurs. La visibilité offerte au public n'est qu'une forme de manipulation, de désinformation qui renforce la puissance du complot dirigé contre les « honnêtes » citoyens, contrairement aux fourbes conspirateurs. La compatibilité de la haine totale du secret et un attachement à la démocratie peuvent, par conséquent, être fortement mis en doute.

 

L'impossible révélation de la chose secrète

 

Hormis le caractère fantasmagorique d'une telle diabolisation, sur lequel il est bien évidemment inutile de gloser, ce qui est intéressant, dans le cadre de notre problématique, c'est la conception inavouée de l'espace public comme espace monolithique et transparent. Or, cette transparence n'est-elle pas la voie qui conduirait à une tyrannie ? De plus, il faut s'interroger sur l'efficacité d'un tel projet, la suppression du secret et des sociétés secrètes : paradoxalement, la dissipation du mystère ne revient-elle pas à le consacrer, à l'affirmer en renforçant la croyance au complot ? Toute révélation du secret est ainsi, à proprement parler, impossible : la suspicion est infinie, une preuve de la dissolution du secret ne serait qu'une « ruse » des conspirateurs pour faire croire à leur inexistence. Ainsi, loin de détruire le secret, la théorie du complot le pose comme irréductible.

          

 

Illuminati

Jonathan Urch, CC BY NC ND 2.0

 

La seconde catégorie de critique, celle qui défend le monopole d'État du secret, révèle les mêmes faiblesses que la première. Opposer l'intérêt de l'État et celui des sociétés secrètes sous-tend cette même réduction de ces dernières au paradigme conspirationniste. Quels que soient les buts, réels ou supposés d'une société secrète, c'est son existence même, en tant qu'organisation secrète, qui suscite la méfiance du pouvoir à son égard. Simmel, dans le chapitre V de sa Soziologie, résume parfaitement :

« C'est ainsi que la société secrète semble dangereuse, simplement parce qu'elle est secrète. Comme on ne peut pas savoir d'avance si une association particulière ne va pas employer un jour les forces qu'elle a rassemblées à des fins légales – c'est ce qui donne naissance à cette suspicion de principe du pouvoir central contre les associations de sujets – il est d'autant plus facile de soupçonner les sociétés qui se cachent par principe de dissimuler des dangers derrière leur secret ». (G. Simmel, Secret et sociétés secrètes, Circé, p. 107.)

 

Le refus du pouvoir, qui se considère comme l'unique détenteur légal du secret, de voir se constituer des sociétés secrètes ressort de la même volonté de transparence, laissant ouverte la porte à une tyrannie qui consisterait à ruiner les possibilités de l'intimité, une dictature de l'apparence dans laquelle le citoyen serait une « conscience publique », absolument ouverte et sans ombre, ses activités, contrôlées, épiées par le pouvoir. Cependant, notre critique fait face à une objection : quelle doit être l'attitude de l'État à l'égard de sociétés secrètes politiques qui projettent ouvertement, telle la Cagoule en France, le renversement de la démocratie ? Quelle posture la démocratie peut-elle, doit-elle adopter face à ses ennemis ? 

 

Taguieff laisse ouvertes ces questions.