Conquistadors, Éric Vuillard

Clément Solym - 10.11.2009

Livre - conquistadors - Eric - Vuillard


C’est un Nouveau Monde rempli de promesses en opposition à l’Europe des rois, alors ravagée par des guerres incessantes entre monarques imbus d’eux-mêmes, par la famine récurrente et par un besoin irrépressible d’or et d’argent. À cela, ajoutons un fanatisme religieux (juifs, protestants et autres) entretenu par une Église Catholique omniprésente (Torquemada en tête), des traditions pesantes (le droit d’aînesse au détriment des autres) et des convenances sociales qui contribuent à une immuabilité des sociétés européennes. Cette réalité laisse peu d’espoir aux doux rêveurs qui pensent ascension sociale, aventure et réalisation personnelle. Quelle opportunité alors pour des hommes sans noble ascendance, sans aucun espoir de connaître un jour fortune et gloire, d’avoir l’opportunité de se lancer dans cette grande aventure outre-Atlantique. Sous le regard « bienveillant » de Dieu qui semble décidément être partout, ces hommes du vieux continent vont découvrir un éden qu’ils vont faire leur.

À cette joie de la découverte et l’excitation d’un brillant avenir va cependant se révéler être tout autre. La troupe va en effet errer de déception en déception dans un monde étranger et quelque peu inhospitalier, mais le rêve d’or demeure. Traversant ruines, pauvres villages d’autochtones, marais et autres lagunes ; charriant maladies, famines et autres plaies, ils continuent d’espérer, le fameux Pizarre en tête, recherchant inlassablement richesses et légendaires cités d’or.

Derrière le rêve se cache malheureusement une réalité toute autre. Celle d’une véritable boucherie entre des Espagnols certes numériquement inférieurs, mais surarmés et le peuple inca aux effectifs innombrables, mais à la technologie plus sommaire. Foncièrement, ce peuple ne pourra pas grand chose contre ces étrangers tout d'abord assimilés à des Dieux mais qui signeront finalement la fin de leur culture. La mise à mort d’une civilisation donc pour l’avènement d’une autre telle la fin de la Cité de Troie qui consacre l’hégémonie des cités grecques sur toute la Méditerranée en son temps. Un résultat escompté dans l’intention de s’enrichir ; or, argent, diamants... et en contrepartie la mort, des massacres, de l’hémoglobine, la réduction d’un peuple en esclavage.

Éric Vuillard livre sa propre vision de la conquête de l’Amérique du Sud. Il y apporte une humanité, une compréhension des enjeux de l’époque et y insuffle une réelle empathie manquant forcément aux récits historiques jusqu’alors proposés. Une similarité certaine est introduite avec des évènements passés notamment dans la conception du pillage et de la destruction : Jérusalem, Delphes, et Pachacamac présentent le même drame, celui de cités vouées à disparaître par la volonté de ses envahisseurs. Véritables symboles d’une culture destinés à rendre l’âme au prix de quelques écus et autres pesos. Le discours omniscient apporte un réalisme évident et donnera une véritable impression de chevaucher aux côtés des conquistadors et de prendre part à leur quête de trésors, à leurs peurs et à leurs doutes. On souffre dans les montagnes, on éprouve de la nostalgie dans les nuits froides et hostiles.

La destruction de l’Empire inca et la conquête du Pérou laissent paradoxalement une glorieuse euphorie dans un premier temps et cède rapidement la place à un dégoût profond pour une civilisation qui se dit supérieure à une culture dite « première ». La condition humaine est telle que l’on se réfugie plutôt dans la destruction plutôt que dans la construction. Pour des raisons matérielles et idéologiques, on tue et on s’entretue, on détruit toute une culture, on impose ses propres croyances et préceptes... tout ça pour la grandeur d’un roi, d’une nation ou d’un Dieu. Une réflexion qui rappelle furieusement les excès de notre propre monde...


 

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