Conseil de lecture d'un lecteur: "Crimes, amour et châtiments" de Nguyen Huy Thiêp

Les ensablés - 16.05.2013

Livre


ChineXavier de Noblet est un fidèle de ce blogue. Récemment, il m'a envoyé un texte sur un livre récent, "Crimes, amour et châtiment" (éditions de l'Aube), peu connu, qui m'a paru intéressant. Merci à Xavier. Nguyen Huy Thiêp est un auteur vietnamien reconnu pour ses nouvelles au-delà même des frontières de l’Orient. Lorsque ces nouvelles nous parviennent, à nous occidentaux, nous nous plaisons à constater que les crimes, l’amour et le châtiment sont universels ! Tout commence par une série de courtes histoires situées au nord-ouest des hauts plateaux du Nord-Viêt-Nam, dans le « Bản » (hameau) de Hua Tat. Les lecteurs vietnamiens apprécient particulièrement ce genre de nouvelles : description imagée, scénario engageant, simplicité des personnages, et surtout un dénouement confus. Sur ce dernier point, ne le prenez pas mal, car pour chacune de ces histoires, le lecteur prend avec plaisir ce travail d’imaginer une fin que l’auteur laisse délibérément mystérieuse. Certes, je dois avouer, qu’aux premiers pas, cela est assez désemparant. Mais se remettre dans une position d’enfant et de conclure librement et naïvement des histoires commencer par d’autres est un habile exercice de rêveur. D’ailleurs, l’auteur nous le souffle gentiment à l’oreille lorsqu’il écrit dans Cœur de mère : « Les adultes ne devraient pas chercher à donner une logique aux histoires d’enfant. Car elles ne sont pas soumises aux lois de la logique mais à celles du merveilleux, celui que les adultes ont perdu à force de courber l’échine devant les dures réalités de la vie et qu’ils ont remplacé par un raisonnement logique, plus cohérent et plus précis en apparence, mais qui n’est, au fond, qu’un leurre. ». Il s’agira ici de nous faire réfléchir ou rêver, au choix ! Donc, petit à petit, nous prenons goût à cet état évanescent, et les histoires prennent progressivement de l’ampleur et du corps. Nous avons alors réussi notre entrée dans le cercle des adeptes de la littérature vietnamienne et pouvons désormais aborder les thèmes chers à Nguyen Huy Thiêp : les crimes, l’amour et le châtiment. N’en déplaise à certains, les crimes évoqués ne sont pas des plus sordides. Ici, les crimes sont toujours justifiés pour mûrir une réflexion. Appelons cela le Văn Thân, qui signifie «appuyer sur la culture et la littérature pour avancer dans la vie », (et, au passage, qui est le nom du mouvement révolutionnaire contre les Français, fondé par des lettrés à la fin du XIXe siècle). Prenez Le sel et la forêt, merveilleuse histoire d’un chasseur qui s’attaque à une paisible famille de singes. L’homme s’attaque à cette famille uniquement parce qu’il la trouve trop heureuse. Le châtiment induit le crime ; le crime a lieu parce que l’homme ne se complait pas dans sa position. On suit alors une véritable chasse à la vie, dans une jungle qui ne devient hostile qu’à travers le fusil du chasseur. Et au fur à mesure que nous traquons cette petite famille de singes, nous sentons, nous aussi, une furieuse frustration de ne pas être avec elle, pour stopper cet homme embourbé dans sa stupidité. Une magnifique nouvelle. Quant au châtiment, il en faut puisqu’il y a eu crimes. Mais chez Nguyen Huy Thiêp, le châtiment est feutré et discret à l’image de « ses » crimes. C’est un châtiment qui s’abat doucement mais sans miséricorde. [caption id="attachment_4499" align="alignleft" width="300"]Nguyen Huy Thiêp Nguyen Huy Thiêp[/caption] Pour premier exemple, dans Mirage des villes, gare aux riches car « on ne devient pas riche sans avoir commis bien des crimes et des malversations ». Et la sentence est douloureuse puisque les coupables furent soumis à « tous les symptômes de la maladie qu’on rencontrât communément chez les riches : l’ennui. ». Et puis le châtiment peut se perpétuer à jamais lorsque le crime touche à la résignation. L’histoire des trois rois du foyer (Táo quân) devient ainsi légende dans Il n’y a pas de roi. (Observez les trois trépieds en terre cuite pour poser votre marmite. Vous y reconnaitrez les trois « ông đầu rau »). La littérature vietnamienne est romantique : regardez, l’amour sépare, dès l’ouverture, les crimes et le châtiment. J’admire les personnages dans Le cœur du tigre, qui sacrifient leur vie par amour. Un amour mettant en scène un être faible épris pour un être « fort ». Si les romances britanniques préfèrent la victoire de l’amour, l’auteur vietnamien trouve plus romantique que cet amour reste illusoire…mais pour l’éternité. Cun est une belle illustration d’un amour acharné que nous souhaiterions voir vivre. Mais quand la mort s’en mêle, le romantisme est à son comble et la littérature vietnamienne n’a aucun état d’âme. Ce ténébreux mélange de crimes, d’amour et de châtiment donne la part belle à la littérature. L’auteur ne décrit pas le quotidien mais il le rend vraisemblable. Cun montre comment un écrivain aime jouer avec la réalité pour nous lancer dans les traces de sa pensée. J’ai cru à l’histoire de Cun et j’étais très déçu d’en connaitre la véritable issue. Tout me paraissait clair lorsque l’auteur s’arrangeait avec sa petite histoire. Je n’en voyais plus aucun sens lorsqu’il m’en révéla la « vrai vérité ». Ou peut-être voulait-il nous donner une petite leçon de littérature ? « La littérature est la chose la plus abjecte qui soit ! Elle crée la révolte dans la vie quotidienne, alors que la vie coule si paisiblement. À quoi bon tout remuer, créer tant de peine, tant de déchirement ? ». (Un soupçon de parfum de printemps). Bravo, c’est réussi ! Mais comme nous tous, les vietnamiens aiment l’amour pour oublier la mort. Cette mort qu’ils aiment traiter comme un acte quotidien et qu’ils utilisent pour agrémenter de belles histoires et donner une fin à une vie dont on ne sait pas comment elle pourrait terminer. Dans Un Général à la retraite, le héros est un héros. Il sort glorieux de ses victoires, est entouré d’une famille admirative, sans problème financier pour le restant de ses jours, mais « Tous les vieux meurent, qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela ? Que la fête continue ! » La littérature vietnamienne est romantique parce qu’elle est vraie. Alors, avec toi cher «Van nban », je porte un toast à cet ouvrage cru et naïf, à ce mélange qui rend le lecteur attentif et rassuré sur ce que nous savons tous et depuis toujours : « Je lève mon verre à la vie qui est douce et amère, comme cet alcool. Que celui qui aime la vie lève son verre avec moi. Bien qu’elle ne vaille pas un sou, la vie est quand même merveilleuse. Merveilleuse à cause de cet enfant qui vient de naître, à cause de l’avenir qui l’attend. ». (Il n’y a pas de roi).