Conteurs, Menteurs, une anthologie de Leonard Michaels

Clément Solym - 03.02.2010

Livre - conteurs - menteurs - Leonard


Leonard Michaels (1933-2003) était prophète en son pays. Quasi inconnu en France, cet ancien professeur de Lettres à Berkeley est considéré aux États-Unis comme l’un des maîtres américains de la nouvelle, bardé de prix (Pushcart Prize, prix de l’Institut américain des Arts et des Lettres, de la Fondation Guggenheim, le « National Endowment for the Arts ») et encensé par la critique.

Autant l’affirmer tout de go : cet ouvrage est un tourbillon de noirceur que chaque page épaissit. Trente-huit nouvelles écrites et publiées sur plus de trente ans. Il s’agit de la compilation de deux recueils (Faire son chemin paru en 1969 et Avec grande terreur et répugnance, paru en 1975) et des derniers écrits de Leonard Michaels parus notamment dans The New Yorker juste avant sa mort.

L’univers de Michaels n’est fait que de brut. Son écriture, aussi érudite que chirurgicale, dépeint l’homme nu de faux-semblants. L’amour, le sexe, le travail, l’amitié, les disputes, la famille, la judéité, rien n’est épargné. Touchant tour à tour au surréalisme, à l’ésotérisme, à l’érotisme, sans lésiner sur le scabreux, toute la puissance de la plume de Michaels jette une lumière crue sur la misère humaine. Une vaste comédie dépeinte en plusieurs actes avec un humour brutal et violent.

Le lecteur assistera tantôt à une discussion philosophique en pleine orgie de corps, aux déambulations d’un amant nu dans les rues de New York, aux interrogations d’un homme amoureux d’une fille avec un singe, à la détresse de nombreux autres.

On a parfois un sentiment de déjà lu au détour d’une phrase, comme d’un passage emprunté à quelque autre ouvrage. Sentiment récurrent qui finit par s’imposer jusqu’à que l’on identifie la source et là, surprise : on en retrouve cent. On réalise que Michaels prend chez tous (Kafka, Dostoievski, Bojes, Byron…), sans garder d'aucuns pour n’être que lui-même.

Chaque histoire, unique, s’inscrit dans une oeuvre incroyablement cohérente. Si sur trente ans le style évolue quelque peu (si peu), la récurrence de certains personnages et le cynisme des situations révèlent l’obsession de l’auteur pour la noirceur de ses contemporains.

Mais la grandeur de Michaels fait aussi sa faiblesse. Si son regard et son style aiguisés frappent juste, à force de jeter à la figure du lecteur les images d’une humanité disséquée, l’auteur prend le risque - indubitablement délibéré - de lui donner la nausée.

 

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