Contribuez à la réforme de l'Éducation nationale, éradiquez les parents

Nicolas Gary - 22.01.2020

Livre - Panne secteur - Philippe Grimbert - parents enfants scolarité


ROMAN FRANCOPHONE – La constipation serait-elle le remède à tous nos maux ? Sans voir trop grand, l’expression populaire parle d’elle-même « vous me faites chier », de même que sa déclinaison réfléchie « se faire chier », sont diablement éloquentes. Certes, la constipation induit quelques troubles physiologiques sur le moyen terme, mais tout de même…



Un adulte est un enfant qui a mal tourné, merci, M. Franquin. Mais comment définir un parent, sinon par l’idée qu’il incarne le seul tortionnaire cruel et bienveillant qui choisit ses attributions ? Paul et Sylvie devinrent un beau jour les parents-bourreaux d’une adorable Bérénice — ainsi nommée non par adoration pour Racine, mais parce qu’à l’occasion d’une représentation quand il était adolescent, et dont Paul oublia tout, une élève de sa classe l’envouta littéralement. 

Sauf que de la racinienne Bérénice, rien ne lui est resté.

Qu’on se rassure, à la fin, comme pour toute tragédie, ça finit mal. De toute manière, le cocon familial, vivant sur la rive gauche et privilégiée parisienne prenait assurément le pire des départs. 

Fille unique, Bérénice fait l’objet de toutes les attentions, de la part d’un père qu’on hésite à qualifier d’hystérique, et d’une mère frustrée de se voir astreinte à la politique de l’enfant unique. Car pour optimiser les chances de succès de leur progéniture, dont Paul pressent qu’elle dispose d’aptitudes pas moins qu’exceptionnelles, s’encombrer d’un second brouillerait avant tout les cartes. 

Un, c’est bien. Deux, n’y pensons pas. 

Vivant par procuration, et tirant gloriole du moindre fait d’armes de sa fille, Paul — le pauvre, le misérable, le si pathétique Paul — veut œuvrer à son succès, qui se répercutera sur lui. Une théorie du ruissellement à laquelle il aurait mieux valu n’accorder aucun crédit, sans jeu de mots. Aussi, pour ne pas être à la merci d’un ascenseur social imaginé pour d’autres, méritants mais moins bien nés, le vaillant géniteur s’apprête à commettre tous les impairs, bourdes et âneries — voire, conneries — pour garantir la vie de rêve que sa princesse mérite.
 
Quiconque a rêvé de rencontrer un authentique couple de bobos parisiens, formatés dans un pur esprit de bien-pensance tolérante et prétendument républicains dans les mots et les actes, sans jamais y parvenir, aura plaisir à faire la connaissance de Paul et Sylvie. D’ailleurs, avec un soupçon de culture littéraire, option tragédie racinienne, toute cette farce délirante autour de l’éducation de Bérénice prendra un double sens savoureux. Pour les auteurs, il y a Wikipedia. 

La langue de Philippe B. Grimbert emprunte à la verve voltairienne, acide et prompte à flageller sans avoir l’air d’y toucher. Probablement sont-ce là ce qu’on nomme des frappes chrirugicales, déformation professionnelle de ce chirurgien amateur de reins ? Or, si la biographie de ce monsieur est authentique, on se délectera de cette autre expression « briser les reins ». 

Alors, littérature stomacale ? Entre constipations — sujet d’étude dont Paul, chercheur, va s’éprendre —, yaourt 0 % et néo-trotskisme, poussé par les forces contestatrices du lycée Henri IV, cette Panne de secteur, paradoxalement, est fondamentalement éclairante. Or, comme le souligne l’éditeur, cette fiction est un roman burlesque, « mais par bonheur, la réalité est bien pire ». 

Parce que ce vaudeville moderne use et abuse de situations effarantes, ajoutant tout de même une note psychologique qui flirte avec le consternant, la panne qui s’ensuit devient salutaire. Tout ici converge vers l’ultime scène où seule la mort libératrice parvient à faire sortir des sables mouvants où tout le monde s’est progressivement piégé.




Panne de secteur est un roman de la causalité : petits effets, progressivement devenus grands, accouchent de conséquences dramatiques. Et le tout avec un mordant sarcastique — allez, pardonnez-moi l’excès de langage, mais on y retrouve l’ironie flaubertienne, sans trop avoir à la chercher. 

Amis parents, amis, futurs parents, amis amis de parents, régalez-vous : la messe est dite, mais balancez vos missels de pédagogie et d’éducation à l’usage d’enfants qui ne vous ont rien demandé. Panne de secteur incarne l’anti-manuel à l’attention des parents trop bien intentionnés — ceux-là mêmes qui se sont armés d’intentions guidant droit vers l’enfer.


Philippe B. Grimbert – Panne de secteur – Le Dilettante – 9791030800005 – 17,50 €


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