C’est sans doute par son écriture ramassée, épurée et en même temps très précise et sa tonalité froide, distanciée et dérangeante que ce livre place le lecteur, en alerte, dès les premiers mots, préoccupé, mal à l’aise et inquiet de ce qui va arriver ou a pu déjà arriver (le récit est au passé).


Une fillette a disparu. Déposée dans son lit un soir, elle n’y était plus à son réveil. Sa mère raconte ce qui a précédé cette disparition étrange puis ce qui s’est passé après cette disparition, ce qui a été mis en œuvre pour tenter de la retrouver, l’enquête policière elle-même, presque secondaire, le délitement du couple, l’attente et l’absence oppressantes. L’épuisement. 

« Son père et moi, on ne dort plus, mais on se couche quand même. On ferme les yeux de temps en temps, jusqu’à ce qu’on ait mal aux paupières ou qu’elles se rouvrent toutes seules. On reste immobiles des heures. Sans remuer, sans se retourner. »

Narratrice omniprésente et très éprouvée de ce court récit, comme dépossédée de toute vie, de toute émotion, prostrée dans une douleur incommensurable, elle dévoile, par bribes, les événements, les témoins, les lieux propres à cette tragédie et dépeint l’atmosphère pesante et glaçante qui envahit désormais sa vie et celle de son mari, qu’elle désigne uniquement par « le père de ma fille ».

Soupçonneuse, enfermée dans une folie destructrice dont elle n’a pas conscience, elle habille le récit de sa terrible souffrance et la communique avec effroi et intensité au lecteur.
 



 

Au-delà de ce personnage inatteignable, impénétrable et en même temps bouleversant, Colin Winnette (traduit par Sarah Gurcel) raconte, à vif, l’Amérique rustre et populaire, celle des âmes perdues et sombres, des laissés pour compte où l’espoir d’une vie meilleure se construit devant le poste de télévision et les émissions de télé-réalité, où l’amour existe peu, tantôt brutal, maladroit, désespéré, où le vide étreint, use, déshumanise chaque existence et la dépossède de toute raison d’être.

Profondément noir, affûté pour livrer des détails d’une justesse implacable et pénétrante, mais sans pesanteur, le récit cogne fort et résonne après coup et pour longtemps sans doute.

Extrêmement habile et nuancé à saisir et à rendre compte de l’esprit tourmenté et délirant de la mère, il place le lecteur volontairement en état d’instabilité lui-même, presque en détresse par instants, car bien incapable d’échapper à l’emprise de ce personnage et à son irréversible dérive. « J’étais une femme en souffrance qui avait besoin d’aide. »

Angoissé, il n’a de cesse d’aller jusqu’au terme de l’histoire, même s’il a pressenti, dès les premières pages que le suspense n’est pas exactement ce qui crée l’état de tension dans lequel il est pourtant d’emblée placé. L’effroi est ailleurs. Plus redoutable et plus envahissant encore, car indomptable. « J’essaie juste de vous dire ce qui s’est passé, pas pourquoi. »
 


Pour approfondir

Editeur : Denoel
Genre :
Total pages : 118
Traducteur : sarah gurcel
ISBN : 9782207131558

Coyote

de Colin Winnette

Quelque part au cœur de l’Amérique, dans une bicoque isolée au fond des bois. Des parents couchent leur fillette de trois ans, comme tous les soirs. Le lendemain matin, ils trouvent un lit vide. La petite a disparu sans laisser de traces. La mère raconte les jours qui ont suivi : les plateaux télé sur lesquels ils se rendent, avec son mari, pour crier leur désespoir, l’enquête des policiers, puis le silence, l’oubli. Mais la mère dit-elle toute la vérité ? Maniant la plume comme un Poe des temps modernes, Colin Winnette nous laisse entrevoir les divagations d’un esprit détraqué, d’autant plus angoissantes que cette mère est aveugle à sa propre folie. Coyote est un conte sur la noirceur et la folie des hommes, un roman profondément marquant, difficile à lâcher et encore plus à oublier. Un conte noir et cruel, made in America.

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