Irina Teodorescu à l’humour dévastateur

Radu Bata - 10.07.2015

Livre - premier roman - humour - Irina Teodorescu


Qu’ils sont rares et enchanteurs les romans qui parviennent à créer leurs mondes propres, à faire entendre leur musique personnelle ! Loin des modes des biopics, loin des produits culturels qui s’approprient des personnalités et des faits divers avec un opportunisme assez détestable pour en confectionner des simili-fictions romanesques (faute d’imaginaire suffisant), des auteures roumaines ont pu, ces dernières années, donner de nouvelles couleurs au genre.

 

À l’instar de Liliana Lazar qui puise dans les fabuleuses traditions roumaines pour l’extraordinaire « Terre des affranchis », livre aux multiples prix, coup de cœur de Le Clézio, Irina Teodorescu publie, toujours aux éditions Gaïa (!), un merveilleux premier roman. Deux jeunes femmes qui ont choisi la France et le français pour leurs premières aventures éditoriales, ouvrages salués par la critique et applaudis par les lecteurs. Deux pépites poussées en terres roumaines, tricotées dans le folklore et les légendes urbaines, dans les bruits qui courent par-delà la campagne et viennent hanter les nuits des habitants des Carpates.

 

malediction bandit moustachu Irina teodorescu

 

 

Irina Teodorescu est une conteuse qui ensorcèle. Dès la première phrase, elle nous prend par la main et ne nous lâche plus, comme un sortilège dans ces pays lointains où l’on y croit dur comme fer. J’imagine sa voix narrative, en vrai, avec un grain distinctif, tantôt espiègle comme un clin d’œil, tantôt grave comme une messe dite en cachette. Une voix qui séduit par des inflexions veloutées et des accents étranges, une voix qui roule les « r » comme dans ce pays de l’Est non nommé dans le livre, mais dont les suffixes des noms et la manie des surnoms disent bien Roumanie.

 

Son roman — La malédiction du bandit moustachu — est une fable aux allures de conte qui retrace un siècle d’histoires, à travers les péripéties funambulesques de la famille Marinescu. Un « Cent ans de solitude » roumain où il pleut beaucoup moins, mais les coups du sort s’abattent comme des coups de tonnerre magiques. Un « Cent ans de malédiction » qui a l’envergure chronologique et familiale d’un roman-fleuve, mais qui mélange allègrement les genres. Une saga condensée, écrite en déroulage rapide, comme un roman picaresque empreint de merveilleux, avec une pléiade de voix narratives et des chapitres courts.

 

La malédiction du bandit moustachu est bien une épopée roumaine rédigée en français par cette jeune auteure installée dans l’Hexagone il y a une douzaine d’années. Un français imagé, dynamique, prenant, rocambolesque, sensuel, voguant entre lyrisme et théâtralité, entre histoires orales et coutumes autochtones, entre le fil des générations et l’inanité de la temporalité. Une écriture qui donne beaucoup à voir, comme des cases de BD qui se succèdent : explicable quand on sait qu’Irina Teodorescu est graphiste.

 

Le pitch du livre est à lui seul un diamant loufoque à plusieurs carats : « Quelque part à l’est, au début du XXe siècle, Gheorghe Marinescu se fait faire une beauté chez le barbier. Déboule un homme à longue moustache qui réclame la meilleure lame du commerçant. Gheorghe lie amitié avec le moustachu, découvrant qu’il ne jure que par la bouillie de haricots blancs. Ce bandit de grand chemin, qui amasse des trésors pour les redistribuer aux nécessiteux, révèle sa planque. Ni une ni deux, l’envieux Marinescu commet l’irréparable. Voilà comment une malédiction s’abat sur Gheorghe et toute sa descendance, jusqu’en l’an deux mille ».

 

Comme le « bien mal acquis ne profite jamais » et la consanguinité n’est pas payante, le diable met sa petite queue dans les affaires de la famille Marinescu et nous suivons, happés par la plume virevoltante de l’auteure, les aventures hors-norme de ses membres, dans cet espace oriental fascinant où tout peut arriver à tout moment puisque les superstitions y règnent en maîtresses de maison et le surnaturel n’en fait qu’à sa tête.

 

On entre avec étonnement dans ce livre atypique et cet étonnement nous accompagne, fidèle, tout le long, pour atteindre une sorte de paroxysme poétique à la fin. Dans l’objet narratif non identifié qu’est « La malédiction du bandit moustachu », rien que la galerie de portraits, pittoresques à souhait, vaut le détour, pour ne pas surligner les croyances et les lumières locales, le pouvoir de séduction des femmes, les interférences franco-roumaines (la fascination des Roumains pour la France y est un sentiment certifié), la sexualité et la fabrique d’eau-de-vie qui ne servent, finalement, que les desseins capricieux du destin.

 

Ça m’arrive rarement de ne pas voir où le récit d’un roman mène, vers quel dénouement. Même s’il s’agit d’une histoire inhabituelle, on sent presque toujours les intentions de l’écrivain. Dans « La malédiction du bandit moustachu », je ne l’ai pas vu venir — j’avais l’impression d’entrer dans une autre dimension — et la lecture m’en a été bonifiée.

 

Un premier roman parfaitement maîtrisé, aux portes de l’Orient et de la Providence.

 

Irina Teodorescu — La malédiction du bandit moustachu

(éditions Gaïa — 160 pages, 17 euros)

Prix André Dubreuil – SGDL du premier roman


Pour approfondir

Editeur : Gaia
Genre : litterature...
Total pages : 160
Traducteur :
ISBN : 9782847204322

La malédiction du bandit moustachu

de Irina Teodorescu

Quelque part à l'est au début du XXe siècle, Gheorghe Marinescu se fait faire une beauté chez le barbier. Déboule un homme à longue moustache qui réclame urgemment la meilleure lame du commerçant. Gheorghe lie amitié avec le bandit moustachu, découvrant qu'il ne jure que par la bouillie de haricots blancs. Accessoirement ce bandit se révèle être un Robin des Bois de grand chemin, et commet l'imprudence de révéler sa planque, un trésor amassé pour être redistribué aux nécessiteux. Ni une ni deux, l'envieux Marinescu commet l'irréparable, vole le trésor et tue le bandit moustachu. Dans un dernier souffle, celui-ci maudit Gheorghe et toute sa descendance sur plusieurs générations, jusqu'en l'an deux mille. Et en effet. En effet, c'est une hécatombe, enfants, cousins, neveux, tantes et nièces, tous sont frappés de malédiction. Encore que, parfois, la légende du bandit moustachu serve aussi de prétexte à quelques manigances et entourloupes à la bonne marche des moeurs. Les décennies défilent, les villes d'Europe aussi, on voyage un peu dans la famille Marinescu, à Paris ou Vienne, on se jalouse et on se brouille, puis parfois seulement on se réconcilie. Parallèlement au récit de la dynastie, une jeune femme épouse un pianiste français, juste avant l'an deux mille, et rêve d'un enfant Marinescu : Ada-Maria est issue de cette famille maudite, la fille du Dr Tudoran et de Margot-la-vipère, Margot l'héritière de la fortune. Ada-Maria ne porte plus le nom de Marinescu, mais rêve d'un enfant qui le porterait. Fût-il maudit.

J'achète ce livre grand format à 17 €

J'achète ce livre numérique à 13.99 €