Le roman de Bolaño, de l'enquête littéraire au thriller latino

Virginie Troussier - 01.06.2015

Livre - Bolaño Roberto - Littérature - Roman épistolaire


Le recours à la lettre, c’est-à-dire lorsqu’elle devient l’enjeu même de la fiction, son embrayeur, ou encore le moteur de son dénouement, permet d’opérer tout un jeu de substitutions et de glissements, d’instaurer une dialectique du corps et du signe, une économie des destins, un système de compensation entre présence et absence, vie et mort. Ce dispositif garde aujourd’hui toute sa pertinence et son efficacité narrative, et le roman de Bolaño le prouve grandement. Les deux auteurs, Éric Bonnargent & Gilles Marchand prolongent le roman policier avec une intrigue bien menée ainsi que le roman à clés, tel un labyrinthe de Borges, pour finalement nous parler de littérature, sous sa plus belle lumière. 

 

« L’écrivain et le fou ont la particularité de rejeter le monde dans lequel ils vivent pour en créer un autre, à leur démesure parfois ».

 

Pierre-Jean Kauffman, ex-chauffeur clandestin d’un taxi parisien, découvre un jour dans sa voiture un livre abandonné par l’un de ses clients. Il s’agit d’Étoile distante, l’un des premiers romans publiés par Roberto Bolaño. À l’intérieur sont notées les coordonnées d’Abel Romero, dont il découvrira à la lecture de ce texte qu’il en est le héros. Il décide alors de lui écrire. Abel Romero vit à Barcelone. Ce dernier, ex-enquêteur de police chilien, lui répond. Il désire lui aussi connaître les origines de ce livre, et les raisons pour lesquelles il se retrouve personnage romanesque. C’est le début d’une double enquête épistolaire, nourrie par l’amnésie consciente de Pierre-Jean Kauffman et l’hypermnésie d’Abel Romero.

 

« Vous êtes en quête de souvenirs ensevelis dans les recoins de votre mémoire, je suis encombré par les miens. Une surabondance d’infos ne permet pas toujours de cerner les choses. Les mots opacifient souvent le réel, les souvenirs aussi ».

 

Une lettre apparemment ne fictionne que dans la mesure où elle dysfonctionne, où elle met en cause et en crise un ou plusieurs éléments de la situation de communication. Dialogue avec ce qui manque, les absences, le roman chemine entre évocations du passé, dévoilements insoupçonnés et mise en mouvement de l’aventure. Solidement arrimé à la réalité humaine, le texte, porté par une écriture fine et lucide, n’en finit pas de la transcender, instillant une réflexion sur le passé, le mal, et au-dessus de tout cela : la création. La violence accouche des héros qui s’autorisent la subjectivité, souvent différente. De leur échange naît un dialogue vivant et intime, qui, au fil des lettres, plonge le lecteur dans le grand tourbillon des obsessions de Bolaño. C’est ainsi que l’on tente de comprendre le mal de l’intérieur, promus au rang d’archéologues littéraires. Les questions soulevées par l’écrivain chilien touchent à la fois au primitif et à la liberté totale. Interroger les origines du mal, les pulsions qui régissent l’homme à sa base, c’est le créneau fondamental de l’œuvre de Bolaño.

 

« Croyez-moi, Romero, quatre cents ans après, les mentalités restent très imprégnées des vieilles croyances méso-américaines. Au Mexique, les distinctions entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu n’ont jamais fait oublier les rites ancestraux autour de la dualité de la vie et de la mort, conçues comme de simples pôles complémentaires ».

 

 

À ce niveau d’échange, la lettre cesse d’être un corps par défaut, un corps textualisé ; c’est le corps qui se fait lettre incarnée.       

   

« C’est incroyable comme un corps détruit peut s’obstiner. »

 

Le roman de Bolaño est fidèle à la multiplicité des facettes de Bolaño lui-même, qui n’hésitait pas à glisser entre fiction, autobiographie, pour parler de cette barbarie éternelle et ce chaos innommable qu’est et demeurera le monde. Abel raconte des histoires si fortes qu’elles viennent nous toucher profondément.

 

« Le monde n’est acceptable que si l’on ferme les yeux. Les vôtres sont restés clos si longtemps que, lorsque vous avez entrouvert les paupières, vous étiez presque aveugle. Mais j’ai l’impression, même la conviction, qu’ils pourront bientôt affronter la lumière qui les blesse encore »

 

On y trouve également beaucoup d’humour salvateur,  « Prenez tout cela avec humour, l’humour est le seul sens de l’univers. Et vous n’avez pas fini de rire, croyez-moi ! », des références littéraires,  « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant/d’une ville inconnue, et que j’aime » ma mémoire conserve tout un capharnaüm d’images, de sons, d’odeurs, et vous voyez, de vers. Un objet familier est pour moi, chaque fois, ni tout à fait, le même, ni tout à fait un autre, dans la mesure où je ne sais plus pourquoi il m’est familier », et l’on reconnaît derrière les auteurs de grands lecteurs et le critique littéraire (le blog « L’anagnoste » – blog de l’auteur Éric Bonnargent — est d’ailleurs mentionné subtilement dans le roman), « Tous les grands écrivains ont plongé leur regard dans le mal de leur époque, tous ont sondé le bouillonnement de la cruauté humaine : Homère, Sophocle, Dante – et Bolaño bien entendu ».

 

Les deux auteurs, tout comme Bolaño, travaillent le réel, la mémoire, les malaxent, en font un métabolisme qui devient peu à peu une réalité poétique. Tous deux amènent une nouvelle exigence dans le rapport au réel et à la fiction, à travers une correspondance poignante, et l’on apprécie avec plus de plaisir encore, l’érudition, la profondeur, une certaine justice, et la propension mélancolique d’un auteur disparu, que l’on souhaite, plus que jamais, (re)trouver. 


Pour approfondir

Editeur : Le Sonneur
Genre : litterature...
Total pages : 312
Traducteur :
ISBN : 9782916136790

Le roman de Bolaño

de Eric Bonnargent Gilles Marchand

Que se passe-t-il lorsqu'un chauffeur de taxi amnésique tombe sur l'adresse d'un personnage du roman qu'il vient de lire ? Que se passe-t-il lorsque, après lui avoir écrit à tout hasard, ledit personnage, un ancien policier, lui répond qu'il est bel et bien vivant, qu'il n'a rien d'un être de papier et qu'il n'a même jamais entendu parler de l'auteur, un certain. Roberto Bolaño ? Ce lecteur (Pierre-Jean Kaufmann) et cet homme dont on a " volé " la vie (Abel Romero) entament alors une correspondance afin de cerner les liens qui unissent Romero et Bolaño. Mais au fil de leurs échanges, les voilà conduits à examiner aussi le passé de Kauffmann, dont l'amnésie semble cacher un lourd secret. Articulé autour de l'oeuvre du grand écrivain chilien, Le Roman de Bolaño croise l'enquête littéraire et le thriller latino. Naviguant entre Paris, Barcelone et Ciudad Juárez, le lecteur se retrouve plongé au coeur d'une histoire où le vrai n'est jamais sûr et le faux toujours possible, et où rôdent en permanence la folie, le feu, la vie et la littérature. Eric Bonnargent et Gilles Marchand ont joué à la lettre le jeu du roman épistolaire, correspondant à plus de neuf cents kilomètres de distance sans jamais rien savoir de ce que l'autre avait à l'esprit. Pendant plus d'un an, ils se sont écrit, créant ainsi au gré de leurs échanges la trame narrative de ce qui allait devenir Le Roman de Bolaño. Là réside en partie l'originalité profonde de ce texte : Pierre-Jean Kaufmann et Abel Romero prennent corps, se répondent, s'écoutent et s'invectivent : on en oublierait presque qu'ils n'ont jamais existé - si tant est qu'ils n'aient jamais existé.

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