"Daimler s'en va" de Frédéric Berthet, et je me souviens... Un article de Fabienne Grolleau

Les ensablés - 15.03.2012

Livre


Nous accueillons aujourd'hui Fabienne Grolleau, grande lectrice de romans, qui nous fait partager avec nous sa passion pour Frédéric Berthet, auteur de "Daimler s'en va", roman que j'ai lu sur sa recommandation... Et je ne regrette pas. Merci Fabienne. Les circonvolutions de la mémoire sont étranges. Un matin de janvier 2011, j’écoute la radio d’une oreille distraite, une interview de Jean Echenoz… Tout à coup, l’évocation du nom de Frédéric Berthet interrompt le fil de mes pensées, un flot d’émotions ressurgit. « Daimler s’en va », me vient aux lèvres en même temps que j’entends Echenoz citer le roman, puis évoquer son amitié avec Berthet. Retour en arrière … Nous sommes en 1988, date de la parution de ce roman chez Gallimard. Des rayonnages entiers du livre occupent les étals des librairies. Alors étudiante, mes propres goûts littéraires trouvent un écho enthousiaste dans l’insolence débridée de Raphaël Daimler, le héros… En 1989, Frédéric Berthet obtient le prix Roger Nimier. Et puis, plus rien : plus rien que je puisse me rappeler, à part l’histoire bien sûr… Ce court roman de 122 pages (au format poche)  est organisé en triptyque, chaque partie s’éclairant tout à tour à la lumière des deux autres. Au sein de la première partie, les différentes facettes du personnage de Daimler apparaissent en filigrane dans la suite de saynètes cocasses et loufoques mettant en scène un jeune homme égaré et joyeusement désespéré. Cependant, bémol conséquent à l’enthousiasme suggéré par la succession enjouée de très courts paragraphes plein d’entrain, cette première partie s’achève sur le suicide du héros, qui se défenestre. Le contenu et la forme vont se trouver subtilement explicités dans les deux parties suivantes, qui se déroulent (parti-pris littéraire original) après la mort du héros. Le deuxième volet du roman met en exergue la lettre posthume que Raphaël Daimler a écrite à l’attention de son ami Charlie Bonneval. Il y explique les raisons de sa dérobade face à l’expérience de la vie, son désir de ne pas réitérer indéfiniment les « premières fois » dans quelque domaine que ce soit de son existence, et surtout sa détermination à ne plus accepter l’ennui qui le ronge peu à peu : une fatigue de l’âme avant l’heure en quelque sorte pour cet anti-héros de 27 ans … Cette partie, émouvante s’il en est, n’est pas, de par le désespoir tranquille qui s’y distille, sans rappeler des extraits de « la fêlure », nouvelle crépusculaire de Scott Fitzgerald. Dans la dernière partie, la plus sérieuse, la plus sombre sans doute, rédigée à la première personne, son ami Bonneval prend la parole (il s’enregistre avec un magnétophone). Il fait le point sur ses états d’âme vis-à-vis de Daimler, et s’attache à dépeindre les traces empreintes d’élégance et de fantaisie que son ami aura laissées. Il insiste sur l’absence totale de tristesse qui aura prévalu dans sa démarche suicidaire. Voilà. A l’instar de bon nombre de lecteurs passionnés par « Daimler s’en va » lors de sa parution, j’aurai donc occulté ce roman pendant plus de 20 ans. ; et Berthet également, devenu peu à peu écrivain pour happy few, jusqu’à son oubli complet. Un grand « SI-LENCE », au diapason du dernier mot du roman, injonction de Bonneval au lecteur … Frédéric Berthet a définitivement rejoint son héros le soir de Noël 2003, victime d’une crise cardiaque à l’âge de 49 ans. Les éditions de la table ronde ont réédité en 2011 « Daimler s’en va » au format poche.