Daisy sisters : Henning Mankell avant Wallander

Cécile Pellerin - 26.05.2015

Livre - Littérature suédoise - femme - Etat-providence


Pour pouvoir apprécier à sa juste valeur ce nouveau roman traduit en français de Henning Mankell, il est sans doute préférable de le replacer dans son contexte. En effet, Daisy sisters est le premier roman de l'auteur, paru en 1982 en Suède, avant même la série des Wallander.

 

Vaste roman de près de 600 pages, il trace le portrait d'une jeune femme, Eivor, née en 1941 d'une relation d'un soir entre un soldat inconnu, "un appelé, un gardien de la neutralité" et sa mère, Elna.

"Tout s'écroule"." Cette enfant non désirée enferme sa jeune mère dans une sorte de prison au sein de laquelle cette dernière construit une vie qu'elle n'a pas choisie, pleine de frustrations, de culpabilité et d'amertume, mais malgré tout, éclairée par l'amitié indéfectible, issue d'une correspondance épistolaire,  qu'elle entretient avec Vivi, l'autre Daisy sister.

 

Eivor, à son tour, bien consciente de ne pas occuper non plus une place de choix auprès de sa mère, grandit dans l'opposition et sur un coup de tête quitte le domicile avec un jeune délinquant, Lasse,  fils d'ivrogne dont elle ignore tout mais qui semble pouvoir lui offrir une liberté et une émancipation.

 

C'est sans compter la brutalité du jeune homme et  l'infortune qui vont la ramener à une existence  très difficile, pleine d'inquiétude, partagée entre l'usine de textiles d'abord puis de sidérurgie, un mari, Jacob, qu'elle épouse pour masquer une grossesse précoce, des infidélités puis une nouvelle grossesse jusqu'à son divorce à 30 ans où, loin de retrouver une réelle liberté, elle passe à côté de son épanouissement personnel, rattrapée par son passé. "Elle éprouve un grand étonnement devant la manière dont sa vie a évolué. Elle ne s'attendait pas à ça, vraiment pas."

 

Le principal intérêt du roman réside dans l'image de la Suède que l'auteur donne à voir, dans les différentes atmosphères qu'il dépeint avec une précision minutieuse, très réaliste. Extrêmement attentif aux changements sociétaux de l'après-guerre à une société inscrite dans un modèle social innovant et longtemps envié, Mankell, tout au long, des quarante années qu'il décrit, par de menus détails, relate l'évolution de la société suédoise à travers notamment le milieu populaire et ouvrier ou rural d'où sont issus les principaux personnages.

 

Ainsi, des conditions de travail en usine, des risques encourus sur la santé notamment vis-à-vis de l'amiante,  du développement des syndicats, de la place des femmes dans des milieux d'hommes et de leurs combats pour essuyer sexisme et injustice, de l'alcool qui fait des ravages ("la brutalité suédoise est sans limites et elle est presque toujours le résultat d'une consommation d'alcool") et de la drogue qui se développe dans les villes, de l'ennui des petites villes suédoises ("Hallsberg, ce trou où la vie étriquée tourne autour des trains qui arrivent et qui repartent."), d'une jeunesse perdue,  des raggare, de l'émancipation des femmes par la contraception, de l'impossibilité tenace de pouvoir mélanger les classes sociales, du développement de la formation et de l'éducation  gratuites pour tous à tous les âges de la vie ; chapitre après chapitre, image après image,  Mankell étudie les changements à travers les destins principalement féminins de ses personnages et donne à voir un pays où même un Etat providence socialement avancé ne conjure pas pour autant crise économique et désillusion populaire.

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"La vie est un effort sans fin".

 

 

Cinq longs chapitres qui s'échelonnent de 1941 à 1981, forment presque une histoire indépendante en leur corps si ce n'est que les personnages principaux les traversent et évoluent. Le lecteur regrette parfois que certains ne soient pas plus développés (Vivi par exemple ou Rune, le père d'Elna, ouvrier d'usine militant socio-démocrate ou même Elna, si secondaire derrière sa fille), que certains passages appesantissent  parfois le rythme, soient si peu crédibles, presque grotesques qu'ils ôtent à l'héroïne une part de son intérêt, la rendent agaçante par moments (cf. l'escapade sur l'île de Madère), tellement naïve et faible alors que d'un autre côté, c'est  aussi une femme courageuse qui lutte, à sa façon, pour obtenir une identité professionnelle. "Jour après jour, elle doit se bagarrer avec des décisions impossibles. Jour après jour elle doit grimper dans la cabine du pont roulant tout en sachant qu'elle ne pourra probablement pas garder son emploi encore longtemps…"

 

C'est ainsi inégal, pas franchement gai ni complètement désespéré pour autant. Un fatalisme ambiant semble vouloir régner sur le roman et l'imprègne d'un désenchantement perceptible, de regrets profonds.  Ne serait-ce pas d'ailleurs, un peu  la marque de fabrique de l'écrivain ?