Dans la besace de celui qui part, un couteau, et la poésie

Mimiche - 18.01.2019

Livre - Marco Balzano - Italie roman - Philippe Rey


ROMAN ETRANGER - A San Cono, une petite bourgade du fin fond de la Sicile, dans les années 50, le jeune Ninetto a dû abandonner l’école quand sa mère a été victime d’un problème de santé qui l’a handicapée à vie. Pourtant, Ninetto, tellement peu épais du fait de la pauvreté de sa famille qu’il en était surnommé Sac-d’Os, aurait bien aimé continuer à suivre les leçons de Monsieur Vincenzo, l’instituteur, qui, notamment, leur enseignait la poésie, que Ninetto adorait et qu’il retenait sans effort.

 
Au lieu de cela, il lui a fallu aller trimer avec son père pour tenter de gagner chichement leur vie misérable.

Jusqu’au jour où son père le confie à Giuvà qui, comme tant d’autres, quitte San Cono pour rejoindre de la famille à Milan où il trouvera évidemment un travail qui lui permettra, sans aucun doute possible, de connaître vraiment une autre vie.

Mais Giuvà n’est pas le modèle que Ninetto espérait ni que son père croyait (ou pas ?). Quand Ninetto s’aperçoit que Giuvà tape sans honte dans le (pourtant très) maigre pécule que son père lui a confié pour subvenir à ses besoins, il largue les amarres et part dans les rues de Milan où, du haut de ses neuf ans et de son aplomb, il a déjà trouvé un travail de livreur de blanchisserie. À lui, certes la solitude, mais aussi la liberté et l’indépendance. Même s’il regrette un peu la cousine de Giuvà, chez qui ils étaient hébergés, et ses enfants.

Des décennies plus tard, au fond d’une cellule, Ninetto repasse le film de sa vie d’émigré italien en Italie.

Toujours, la pauvreté et l’absence d’espérance ont fait naître l’idée d’un Eldorado ailleurs, d’un Eden où tout serait mieux, tout serait plus beau, plus grand, plus gai, plus souriant à la vie.

Toujours, cette idéalisation d’un autre part idyllique a mis des gens sur les routes et engendré des flux migratoires.

L’Italie du Nord a été, et reste encore, pour l’Italie du Sud, une terre enviable face au quasi désert économique du fond de la botte.

Mais le courage de ces émigrés, fussent-ils italiens en Italie, n’empêche pas le racisme des régions d’accueil parce que, entre autres, la différence linguistique, sociale, sociétale reste visible comme le nez au milieu de la figure.

Au-delà du fil rouge de la vie de Ninetto, c’est cet exil que Marco Balzano met en scène.

Muni d’un ensemble d’histoires vraies qui lui ont été racontées et qu’il a écoutées sans prendre de notes, il a laissé son imagination tirer de ces rencontres un scénario taillé au couteau, à la serpe. Les personnages en deviennent plus vrais que nature et les images du Milan des années soixante sont magnifiques.

Les hauts et les bas de l’économie italienne font le reste et malmènent les uns et les autres, comme s’il n’y en avait pas assez.

Et puis de nouveaux migrants font leur apparition, venus de plus loin et plus « visibles » encore, qui, comme les anciens, fabriquent ensemble, aussi, des communautés où on se serre les coudes. Jusqu’à quel point ? On est toujours le souffre-douleur de quelqu’un. Plus faible. Plus fragile.

Car chacun emporte avec lui tout ce qui l’a fait, tout ce qui l’a fabriqué, fait devenir ce qu’il est. Les kilomètres d’éloignement n’y changent pas grand-chose. On emporte avec soi, comme l’escargot avec sa maison, ce qui nous a fait grandir. Pour Ninetto, c’est la poésie de Monsieur Vincenzo qui le rend plus fort, qui lui fait traverser les difficultés. Ces poésies qui continuent à chanter dans sa tête des années plus tard. Mais aussi le couteau et l’éducation de son père.

Entre le jeune garçonnet qui force les portes de la vie et le vieil homme brisé par des années de prison et de culpabilité, toute une vie. Toute une histoire d’Italie et d’Italiens que Marco Balzano raconte avec la vivacité de l’enfance, le recul de l’âge et une maîtrise magnifique de son sujet, de son récit et de son texte (traduit, bien sûr !).

Un régal.
 

Marco Balzano, trad. italien Nathalie Bauer – Le dernier arrivé – Editions Philippe Rey – 9782848765716 – 18 €


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Pour approfondir

Editeur : Philippe Rey
Genre :
Total pages :
Traducteur : nathalie bauer
ISBN : 9782848765716

Le dernier arrivé

de Marco Balzano

Ninetto, 57 ans, incarcéré dans une prison milanaise pour encore quelques semaines, repense à sa jeunesse. A 9 ans, alors qu'il se rêve poète, il abandonne à contre-coeur sa Sicile natale pour Milan. A l'aveuglette, il arpente la ville inconnue, trouve un logis, un emploi... et les années passent, jusqu'à ce que l'enfant déjà un peu adulte s'efface pour devenir adolescent, découvrir l'amour. Après une brève fuite pour se marier avec la jeune Maddalena, Ninetto entre chez Alfa Romeo, où il travaillera sur une chaîne de montage pendant trente-deux ans. Le couple a une fille, Elisabetta. Parallèlement, on découvre le présent de Ninetto : la prison, ses camarades de cellule, sa libération... Il retrouve Maddalena et une vie qui ne l'a pas attendu : la ville a changé, les usines ont fermé, Ninetto ne s'y reconnaît plus.

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