Dans la Zambie et les héritages coloniaux

Clément Solym - 13.06.2012

Livre - Hennig Mankell - léopard - alcool


Lorsque Henning Mankell n'écrit pas de romans policiers, il s'intéresse à l'Afrique et ce « nouveau » roman, du moins pour le public français (il a été écrit en 1990) appartient à cette veine. Il se passe en partie en Zambie et met en scène un Suédois, Hans Olofson, mais raconte, de manière plus universelle, la venue d'un Blanc sur le continent noir, les difficultés d'intégration, de compréhension, les désillusions et les idéaux vite anéantis. Un roman engagé, social et politique, adouci par un souffle romanesque assez convaincant, plutôt sensible, mais profondément désespéré


Les crises de paludisme qui assaillent le narrateur de manière de plus en plus régulière et qui ouvrent le roman avec force, symbolisent avec netteté l'impossibilité pour l'homme blanc d'intégrer à jamais le continent noir, révèlent l'angoisse d'un homme seul face à un pays qu'il ne comprend pas. « J'ai vu l'Afrique, se dit-il. Je n'ai pas compris ce que j'ai vu, mais j'ai vu. »


Le colonialisme a anéanti les possibilités d'harmonie entre deux mondes, quelle que soit la méthode d'approche. Un constat sans appel et cruel, délivré tout au long de l'histoire et prédominant dans la dernière partie. « Le monde est ce qu'il est. Les oppositions sont plus grandes que jamais […] La colonisation des peuples pauvres est aujourd'hui plus que jamais d'actualité. »


Hans Olofson est un jeune homme naïf lorsqu'il débarque pour la première fois à Lusaka en 1969.  Il ignore tout de l'Afrique. Il est ici pour fuir son passé, sa solitude et pour réaliser une promesse faite à la « femme sans nez », aujourd'hui disparue. Il a prévu de rester quelques mois. Il restera 18 ans. Hasard des rencontres ou destinée incontournable, Hans devient propriétaire d'une ferme à œufs, emploie de nombreux Africains, se pense différent des autres blancs coloniaux, moins dominateur, plus respectueux, plus humain.


Mais en définitive,  il ne parviendra jamais à combattre le racisme, se méfiera toujours de ses amis noirs, (« des relations amicales peuvent encore exister, mais souvent on ne se rend pas compte que notre terre commune est déjà minée ») ne réussira pas à effacer les marques du colonialisme blanc, sera contraint d'accepter une forme de corruption pour s'implanter et demeurer, au détriment de son idéal (vite bafoué) d'égalité et de respect.  « Il admet qu'il n'arrivera jamais à transformer sa ferme en un exemple politique. Il s'était promis de ne pas se perdre dans des rêves idéalistes, dans des illusions, c'est pourtant ce qu'il a fait ». Il n'y a pas de possibilité pour l'Afrique de s'émanciper du colonialisme blanc. C'est une plaie qui ne guérit pas, qui creuse chaque jour davantage le fossé entre l'Occident et le continent africain.


L'histoire romanesque se situe davantage dans le passé de Hans, en Suède, lorsqu'il évoque son enfance, l'abandon de sa mère ;  son père, sans envergure, alcoolique et déprimé, passif, incapable de lutter ;  l'accident tragique de son ami Sture ou la femme « sans nez » qui servent de révélateur à son destin, et elle se mêle au récit de l'Afrique, par intermittence, mais se présente comme nécessaire et indispensable à la survie du narrateur et au plaisir du lecteur, emporté par la force romanesque de Mankell.


Certes il reste un auteur engagé, mais c'est aussi (et surtout ?) un puissant « raconteur d'histoires », capable d'emmener loin, très loin le lecteur, de le toucher pour mieux l'impliquer ensuite dans son combat contre l'injustice humaine.


Dans la dernière partie notamment, l'écrivain engagé prend le dessus et, comme à regret, laisse le lecteur un peu démuni, face à l'histoire personnelle de Hans, ancrée en Suède. Il y a comme une part d'inachèvement dans le récit suédois qui voit sa fin en même temps que le narrateur décide de laisser l'Afrique alors que des interrogations restent définitivement en suspens. 


De ce roman crépusculaire, dont la fin ne délivre finalement aucun espoir ni même une possibilité d'expiation, émane une immense solitude, tragique et désespérée, ancrée dès l'enfance du héros (élevé sans mère), déployée jusqu'en Afrique et qui n'aura de cesse d'exprimer la désillusion, l'impossibilité pour l'être humain de bâtir une société juste. « Je vois la pauvreté et la douleur qui constituent la vérité ».

 

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avec Decitre




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