Dans le nu de la vie : l'effroi et la mémoire

Mimiche - 22.09.2020

Livre - Dans le nu de la vie - Jean Hatzfeld Seuil - génocide Rwanda


RECIT - En Avril 2019, alors que je déambulais à Paris dans la Rue de Rivoli, je suis tombé en arrêt devant les grilles de l’Hôtel de Ville. Y étaient exposées de magnifiques photos de Michel Buhrer présentant, en noir et blanc, des scènes d'un réalisme extraordinaire, des personnages divers, enseignant(e)s, agriculteur(trice)s, personnels soignant, …, dont les yeux trahissaient la plus profonde peine du monde, le plus énorme accablement.

 


Toutes ces personnes photographiées, bien réelles, étaient tout simplement des survivants de cet épisode terrible qui a vu la population Tutsi du Rwanda massacrée, selon une stratégie génocidaire, systématiquement par ceux qui, quelques jours auparavant seulement, étaient leurs voisins sinon leurs amis, tout au moins des gens avec lesquels ils partageaient une proximité de vie, des pratiques commerciales et une terre de laquelle il fallait tirer sa pitance.
 
Ces images étaient accompagnées de commentaires évoquant les horreurs que ces gens avaient pu traverser.
 
Je suis resté longtemps scotché devant ces photos d'une beauté magnifique au message mémoriel immense.
 
C'est un peu sur la même chose que commence le premier volet de ce triptyque consacré par Jean Hatzfeld à cet épisode tragique.
 
Dans le nu de la vie présente les témoignages recueillis par l'auteur lors de divers voyages effectués sur place et au cours desquels il a pu parler et faire parler certains des survivants de ce génocide : quatorze témoignages d'une immense crudité et d'une tristesse qui, si elle n'est pas pleurnicharde, loin de là, sous-tend tous les propos, toute la mémoire.
 
Chacun de ces témoignages est, comme pour l'exposition de la Mairie de Paris, illustré d'une photo d'une égale qualité figurative, faite par Raymond Depardon : un noir et blanc dur et une épaisse ceinture noire formant cadre.
 
Rappel des faits, s'il en est besoin.
 
Après quelques années d'une guerre civile rwandaise dans laquelle germait déjà l'idée de génocide, l'assassinat de Juvénal Habyarimana, président du Rwanda, et de Cyprien Ntaryamira, président du Burundi, par un tir de missile sur l'avion qui les transportait (ainsi que d'autres personnalités) le 6 avril 1994, a déclenché le massacre génocidaire qui, selon l'ONU, a conduit à la disparition d'environ 800.000 Tutsis en à peine trois mois.
 
La responsabilité de cet attentat n'a jamais été établie. Il n'en reste pas moins que c'est à partir du 7 avril, lendemain de la destruction de l'avion présidentiel, que les milices Hutus ont commencé leurs exactions.
 
Chaque témoignage présenté est quasi identique : d'un côté la description de l'arrivée de « travailleurs » (!!!) de la mort qui officiaient sans discontinuer, la journée entre 10 heures et 18 heures, pénétrant dans les cours et les maisons et abattant les personnes à l'arme blanche, « coupant » les personnes présentes, « éventrant » les femmes enceintes, mutilant les uns, abandonnant les blessés, creusant des charniers au bulldozer et ensevelissant morts et blessés sans aucune considération, perpétrant leurs forfaits jusque dans les églises, pillant commerces et maisons.
 
Et de l'autre, la fuite éperdue, le sauve-qui-peut général, le chacun-pour-soi éperdu dans les marais, caché dans les papyrus, au milieu des moustiques.
 
Et puis un retour au calme après le départ des « travailleurs » et la même séquence recommençant le lendemain.


Pendant trois mois.
 
Et une question lancinante sans réponse.
 
« Pourquoi ? »
 
Et aussi : « pourquoi les blancs n'ont-ils pas bougé ? »
 
Ce premier volet du triptyque est constitué de témoignages de Tutsis seulement. Il est dur, il fait peur, il interroge sur toutes ces responsabilités non assumées par les commanditaires et par ceux qui, par leur inaction, les ont couverts, il déstabilise car il laisse entendre clairement que le « plus jamais ça », là ou ailleurs, est tout sauf assuré.
 
Mais il est édifiant, mémoriel et indispensable.
 
Et mérite d'être un peu « digéré » avant de se lancer dans la lecture des deux autres volets.
 
 
 
Jean Hatzfeld – Dans le nu de la vie : récits des marais rwandais – Points – 9782020530569 – 7 €
 


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