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Dans les détours de Lisbonne, écrire pour ne pas perdre le monde

Mimiche - 15.05.2020

Livre


ROMAN ETRANGER - Après une expérience traumatisante au sein d'une ONG dans un camp de réfugiés somaliens au Kenya, Edmundo, la main autant mutilée que l'est son âme, est revenu trouver refuge dans la maison familiale dans le Largo do Corpo Santo à Lisbonne.
 
 


Là, il retrouve, certes, son père Manuel et sa tante Tatiana qui ont toujours habité dans cette belle et grande maison, de longue date posée en institution familiale par le grand père Jeronimo. Mais il y retrouve aussi ses frères et sœur que des indélicatesses de la vie ont conduits, chacun de son côté, à réviser à la baisse leur train de vie, pour des raisons diverses.
 
Venu avec sa femme et ses enfants, il y a Alexandre. Cet ingénieur pourtant brillant a repris les rênes de l'entreprise familiale mais ses choix techniques n'ont pas trouvé les soutiens politiques escomptés pour assurer le succès de ce projet, conçu avec leur père pour relancer l'activité de leurs bateaux désormais cloués à quai. Sans autre solution de développement. Alors que les dernières économies de l'entreprise ont été englouties dans des travaux coûteux de réaménagement.
 
Accompagnée de son jeune fils, il y a Charlotte qui s'est séparée de ce mari certainement épousé par dépit après la rupture brutale avec son « coup de foudre ». Avec celui que, au Ministère, la famille Galeano rendait responsable de l'échec politique de leur projet pour remettre à flot l'entreprise familiale. Après une histoire intense qui avait commencé par une rencontre de hasard sur la plage, s'était poursuivie par une rencontre échevelée et qui s'était donc brutalement terminée à l'issue d'une folle équipée automobile
 
Il y avait Silvio, revenu avec toutes ses affaires encore rangées dans des malles après avoir vendu toute sa vie : de la maison jusqu'au bateau ! Et qui doit maintenant se résoudre à se défaire de son cheval car il n'a plus les moyens de l’entretenir alors qu'un lien affectif indéfectible et viscéral le lie à lui.
 
Enfin il y a João Vasco dont la compagne est enceinte et qui voudrait bien récupérer les pièces occupées par la vieille tante Tatiana qui, malgré ses handicaps, n'entend pas laisser ainsi la place, enfermée qu'elle est dans le souvenir d'un amour perdu qui n'a jamais laissé la place pour une autre histoire.
 
Et, malgré la ruine de la famille Galeano, autrefois florissante, malgré l'effondrement moral du père caché sous une toujours forte force de caractère, Edmundo est sous l'emprise d'une obsession. Il sait, il sent, il veut écrire un livre. Un livre définitif qui va ouvrir un avenir nouveau pour l'Humanité. Un livre qui n'aura pas d'égal. Un livre qui sera le point d'orgue du chant humain commencé par l’Iliade. Un livre ! LE livre ! Qui lui brûle les doigts. Qui effacera tout le reste. Une somme ? Une Œuvre. L'Œuvre définitive !
 
 
 
Nous voilà partis en plongée profonde dans le labyrinthe des sentiments individuels des membres d'une famille qui subissent, selon le prisme de leurs propres soucis et de leurs préoccupations, les affres de renoncements violents dans leur quotidien.
 
Les rues et le soleil de Lisbonne sont loin d'avoir la capacité ou les pouvoirs d'un baume puissant qui permettrait à chacun de trouver le calme, l'équilibre, la sérénité nécessaires pour traverser ces moments de doute que la vie sème devant les pas de chacun.
 
Chacun tente de les aborder avec ses forces, ses faiblesses, ses capacités à trouver des expédients ou à ouvrir des fenêtres d'espoir, du plus futile au plus insensé. Avec ses points d'appui, ses béquilles ; ses restes de capacité à rêver ou à croire, ses doutes, ses certitudes, ses renoncements.
 
Lidia Jorge passe de l'un à l'autre de ses personnages, donnant ainsi à chacun l'opportunité de successivement se raconter, s'expliquer, se justifier, se souvenir, se projeter. Ces points de vue individuels qui auraient pu devenir une cacophonie d'où rien ne serait jamais sorti finissent pourtant par dessiner, avec une jolie maîtrise, des trajectoires qui convergent : tout prend sa place, sa forme, sa cohérence. Même si ce n'est pas sans difficulté.
 
Chacun a son livre à écrire, au propre ou au figuré. Chacun cherche son histoire, ses mots, ses solutions, le titre qu'il veut mettre sur la couverture de son ouvrage tout en souffrant mille fois de ne savoir se satisfaire de ce qu'il imagine, décide, rêve ou choisit. Et, comme toujours, il y a souvent loin du rêve à la réalité
 
[ Premières pages ] Lidia Jorge – Estuaire

 
Chacun, dans son registre, reste seul devant sa page blanche, incapable de porter une réelle attention aux autres parce que trop préoccupé par ses propres démons. Parce que, de toutes façons, les autres ne peuvent pas non plus avoir conscience de l'infinie complexité des « mystères inexplicables » qui existent « au fond du cœur humain », en prendre la mesure, en tirer des conclusions satisfaisantes. C'est déjà si difficile de le faire pour soi.
 
J'ai trouvé dans ce livre une analyse très fine des personnages centraux, et, même si j'avoue qu'il n'est pas d'un optimisme débordant, tout un éventail de réponses que chacun peut se donner, adapter ou encore négocier pour résister aux efforts que fait la vie pour nous déstabiliser. Est-ce la ville de Lisbonne ou la très belle écriture de Lidia Jorge qui auraient cette capacité à dédramatiser les situations et les problèmes, à adoucir les traits, à répandre un véritable apaisement, à prodiguer une sérénité face au trouble ?



Lidia Jorge, trad. portugais Marie Hélène Piwnik – Estuaire – Métailié - 9791022608893 – 19€


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Pour approfondir

Editeur : Metailie
Genre : littérature...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9791022608893

Estuaire

de Lidia Jorge

Edmundo Galeano a 25 ans, il a parcouru le monde, participé à une mission humanitaire et est revenu dans la maison paternelle avec une main estropiée. Il est revenu pour écrire et passe ses jours à essayer d'élaborer littérairement son témoignage. Un roman qui expliquera le monde et l'empêchera de courir à sa perte. Sa famille passe par une série de vicissitudes économiques qui mettent en danger la maison familiale, refuge de tous. Il y a l'aîné qui a mis sur pied un projet destiné à sauver la fortune de la famille en transformant deux bateaux, mais l'autorisation de l'administration se fait attendre depuis des années. Il a tenté de conjurer le sort et attend une bonne nouvelle. Un cadet avocat et dandy dont les affaires déclinent et qui essaie de sauver son cheval du naufrage de sa fortune.Le frère suivant qui réhabilite des immeubles vétustes pour les louer à des clandestins et est amoureux d'une belle Estonienne enceinte de lui et qui a besoin de place pour le bébé.La jeune sœur divorcée, avec un enfant de 8 ans fasciné par la baleine 52 Hertz, un enfant qui ne ressemble pas à son père mais au grand amour de sa mère.Et la tante Titi qui a sacrifié sa vie pour élever ses neveux et dont la vieillesse et la présence sont maintenant encombrantes.Lorsque le père de famille, armateur ruiné, baisse les bras, tout se précipite et chacun est confronté à ses échecs et à ses culpabilités.Edmundo prend alors conscience que ses aventures lointaines et son projet littéraire sont en relation directe avec les batailles privées qui se déroulent autour de lui. Ce superbe roman choral nous montre, avec tendresse et ironie pour l'apprenti écrivain, le processus de la création littéraire, ses embûches, ce que représente le travail d'écriture. Il nous montre aussi comment les vies quotidiennes dépendent de ce qui se passe bien loin d'elles-mêmes et des décisions prises à d'autres échelles. Lídia Jorge, qui a toujours pratiqué un "réalisme aux portes ouvertes", nous trouble en introduisant des éléments fantastiques et irrationnels dans ses personnages et nous montre que la passion amoureuse va plus loin qu'on ne pourrait le penser. Elle montre le plus proche pour atteindre l'universel.Après avoir exploré l'Histoire et les façons d'en rendre compte, Lídia Jorge revient à l'exploration des actions et des sentiments qui constituent les vies ordinaires et les abîmes qu'elles recouvrent. Un grand roman écrit par une très grande romancière. Lídia Jorge est née à Boliqueim dans l'Algarve en 1946. Diplômée en philologie romane de l'université de Lisbonne, elle se consacre très tôt à l'enseignement. En 1970, elle part pour l'Afrique (Angola et Mozambique), où elle vit la guerre coloniale, ce qui donnera lieu, plus tard, au portrait de femme d'officier de l'armée portugaise du Rivages des murmures (Métailié, 1989). À son retour à Lisbonne, elle se consacre à l'écriture.Ses œuvres sont publiées en Allemagne, Espagne, Italie, Grèce, Brésil, Israël, Grande Bretagne, Pays Bas, Serbie, Suède, Etats-Unis. La Couverture du soldat, 2000 a eu le Prix Jean Monnet 2000 (Cognac) Le Vent qui siffle dans les grues, 2004 a eu le Grand Prix du Roman de l'Association Portugaise des Ecrivains 2003, Premier Prix "Correntes d'escritas" 2004 (Povoa da Varzim, Portugal), Prix des lecteurs du Salon de la Littérature Européenne de Cognac 2005, Prix Lucioles des lecteurs 2005 (Librairie Lucioles, Vienne), Prix Albatros de la Fondation Günter Grass 2006 (Allemagne). Nous combattrons l'ombre, a reçu le Prix Charles Brisset 2008, La Nuit des femmes qui chantent, 2012, Les Mémorables, 2015.

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