De François Mitterrand à Edgar Allan Poe

Les ensablés - 12.05.2011

Livre


Le 10 mai, j'ai regardé les hommages rendus à Mitterrand à la télévision. Quoi qu'on pense de lui, personne ne peut rester indifférent aux derniers mots prononcés lors de ses vœux pour l'année 1995. Épuisé, ridé, la chevelure pelée, il dit ces mots : "Je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas". Il le dit de telle manière, avec une conviction si tranquille, que l'on frissonne, qu'un instant, oui, un instant, on y croit.

Il serait donc là, autour de nous, lui qui aimait tant la vie, les restaurants, les femmes et les livres, lui qui, n'en pouvant plus, allait quand même, animé d'une volonté plus forte que la douleur? Le pouvoir, longtemps, fut sa fiole magique. Ensuite, il eut les livres. Hanté par la mort, il était persuadé que son mystère était expliqué dans quelque livre qu'il recherchait dans les derniers temps. Il aimait aussi à contempler les gisants, les tombes grises dans les hameaux de France, écoutant le silence de ces lieux abandonnés. A un proche, à sept jours de mourir, il confia: "Maintenant, je sais". Et peut-être savait-il. Il a vécu avec la mort, comme pour se l'approprier. Afin de vivre, et il voulait vivre. Volonté extraordinaire.

Cela m'a fait songer à la nouvelle d'Edgar Allan Poe, Ligeia au frontispice de laquelle figurent ces mots: "Et il y a là-dedans la volonté, qui ne meurt pas. Qui donc connaît les mystères de la volonté, ainsi que sa vigueur ? Car Dieu n’est qu’une grande volonté pénétrant toutes choses par l’intensité qui lui est propre. L’homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort que par l’infirmité de sa pauvre volonté."

Ligeia, brune et diaphane, ne veut pas mourir. Habitée d'un amour puissant pour le narrateur, elle lutte longtemps pour ne pas céder à l'ange fatal, puis succombe, laissant l'amant désespéré. Il s'enfuit dans les pays du Rhin où il achète une ancienne abbaye, mélancolique, sinistre, comme les châteaux des dessins de Victor Hugo. Le temps passe, un peu de son chagrin aussi. Il se remarie avec Lady Rowena, laquelle mourra à son tour, à cause de qui? pour laisser place à lady Ligeia revenue de la mort pour aimer son amant.

Voici les dernières phrases de la nouvelle. Leur beauté m'apparaît surtout lorsque je les lis à voix haute. N'oublions pas qu'il s'agit d'une traduction de Charles Baudelaire:

"(...) elle dégagea sa tête de l’horrible suaire qui l’enveloppait ; et alors déborda dans l’atmosphère fouettée de la chambre une masse énorme de longs cheveux désordonnés ; ils étaient plus noirs que les ailes de minuit, l’heure au plumage de corbeau ! Et alors je vis la figure qui se tenait devant moi ouvrir lentement, lentement les yeux. — Enfin, les voilà donc ! criai-je d’une voix retentissante ; pourrais-je jamais m’y tromper ? — Voilà bien les yeux adorablement fendus, les yeux noirs, les yeux étranges de mon amour perdu, — de lady — de lady Ligeia !"

Je me demandais hier soir pourquoi lady Ligeia revient du royaume des morts pour retrouver son amant. Le plus simple serait que l'amant l'y rejoigne. Ligeia n'avait qu'à attendre. C'est ce que j'aurais fait à sa place. Mais non, le fantôme de lady Ligeia hante lady Rowena, la poursuit, pour finir par l'empoisonner (c'est tout au moins ce que dit le narrateur, mais n'est-ce pas lui, devenu fou, qui verse la fiole?) et prendre sa place. Ligeia voulait revivre.

Plusieurs nouvelles de Poë sont bâties sur cette idée d'une volonté humaine plus forte que la mort: la chute de la maison Usher, par exemple, un des plus textes de Poë selon moi, et puis aussi Morella.

Morella, grande intelligence, meurt en accouchant d'un enfant. A son compagnon, elle dit:

— Je vais mourir, cependant je vivrai (...) Ils n’ont jamais été, ces jours où il t’aurait été permis de m’aimer ; — mais celle que, dans la vie, tu abhorras, dans la mort tu l’adoreras.

Oui, elle vivra jusqu'à posséder totalement sa fille, être fille tout en étant Morella.

Poë, qui fut si malheureux, ne pouvait ainsi s'empêcher de rêver à la mort vaincue. Mais c'est elle qu'il alla retrouver, à force de drogue et d'alcool, un jour, à Philadelphie, en 1849. Il avait quarante ans.

Je songeais à lui, hier soir, en regardant Mitterrand qui fut le président de mes vingt ans, et que je vis de mes yeux, en 1989, pour l'anniversaire de la Révolution. François Mitterrand avait quelque chose d'un personnage d'Edgar Allan Poë




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