De générations en génocides, honte et fierté d'être Amérindien

Victor De Sepausy - 22.08.2019

Livre - Tommy Orange - culture Amérindiens - héritage génocide


ROMAN ÉTRANGER – Rien ne s’appréhende mieux qu’en multipliant les points de vue, quand bien même ils semblent trop disparates. Et parce qu’à parler d’histoire, on ne doit jamais oublier que ce sont les vainqueurs qui l’écrivent, il ne fallait à Tommy Orange pas moins des 12 personnages d'Ici n'est plus ici pour raconter la vie des Amérindiens d’Oakland, en Californie.


 

Ils sont modernes et pourtant héritiers d’une culture ancienne : chacun avec ses doutes et l’emprise du monde autour d’eux. Mais ce qui les unit — ce documentariste, celui devenu obèse, ou cet autre devenu professeur de danse en regardant YouTube — c’est la quête de l’identité. Et qui fait écho à la mort, allégrement dispensée par les colonisateurs au fil des siècles.

D’une structure tribale, souvent tronquée par un prisme romantique, ils ont fini par connaître l’exil, la mort, les pillages, les assassinats, les guerres ou l’expropriation, sans autre forme de procès, de leur propre territoire. Les Amérindiens, un nom pour désigner une cruelle réalité. Alors qui sont-ils, aujourd’hui ?

Le roman a tous les traits d’un catalogue d’atrocités, mais ne se résume — tant s’en faut — pas à ce sinistre constat. Peut-être remettra-t-il quelques vérités à leur place, quelques responsabilités oubliées, ou glissées sous le tapis. Au fil de chapitres courts, mais ô combien intenses, ce sont ces descendants de tribus que l’on suit, comme une visite touristico-historique…

Les maux contemporains se sont abattus, plus violemment qu’ailleurs : alcool, chômage, dépression, la Sainte Trinité des peuples déplacés et déracinés. Sous la flamme d’une fierté ancienne, poind la honte d’une déréliction, celle de tout un peuple. 

Tommy Orange ne permet pas l’inattention à son lecteur : d’abord, la multiplicité des protagonistes implique un suivi rigoureux. Ensuite, il n’offre pas une visite de réserve, dont on pourrait sortir en achetant des breloques ou souvenirs d’un artisanat ancien, avant de regagner sa chambre d’hôtel. Derrière chaque histoire d’Indien, d’héritier d’un savoir ancien, il y a cette quête de soi, la découverte d’une identité pulvérisée avec le temps — et le désir profond de trouver comment réparer ce miroir brisé.

En cette année 2019, que l’ONU a consacrée aux langues autochtones, le roman aurait même un écho plus subtil : de générations en génocides, et d’asservissements en appauvrissement, c’est ce lien fragile avec les rites ancestraux que l’on interroge. Comment les perpétuer, quand leur existence fut à ce point combattue par les vagues d’envahisseurs ? Et plus encore, quelle peut être la valeur d’une tradition, dans un monde de vitesse et de complexité ?
 
C’est Ulysse à son mât ligoté, qui voulait entendre les sirènes, moins pour les défier que pour éprouver la beauté et la séduction de leur chant. Mais cette interaction trop brève ne permet ni de comprendre ni d’apprécier. Pour les Amérindiens de Tommy Orange, il en va de même : on goûte à cette société blanchie, incapable de concéder quoi que ce soit sur leur condition, ou de prendre conscience des crimes passés. 

Le titre, il l’a emprunté à Gertrude Stein, poétesse américaine, « there is no there there », qu’elle avait prononcée après avoir découvert son lieu de naissance. La maison de son enfance avait été démolie pour laisser place à un jardin et des bureaux. L’art lui doit notamment la diffusion des œuvres cubistes, ou encore de Picasso et de Cézanne. Et ce jour, elle pointait l’éternelle contradiction entre modernité et histoire, dont toute la violence se retrouve dans ce roman. 

Un premier roman qui laisse sans voix, offrant tout de même une nuance d’optimisme, dans un océan de combats perdus. « Mais l’espérance […] voilà ce qui m’étonne », comme le faisait dire Charles Péguy à Dieu. Une divinité que les Indiens ne connaissaient pas. Et ne leur manquait probablement pas.



Tommy Orange, trad. Stéphane Roques – Ici n’est plus ici – Albin Michel – 9782226402905 – 21,90 €

Dossier : Retrouvez les chroniques de la rentrée littéraire 2019


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.

Pour approfondir

Editeur : Albin Michel
Genre :
Total pages : 352
Traducteur : stéphane roques
ISBN : 9782226402905

Ici n'est plus ici

de Tommy Orange

A Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d'une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d'une culture que l'Amérique a bien failli engloutir. A l'occasion d'un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l'expérience de la violence et

J'achète ce livre grand format à 21,90 €