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De Gutenberg aux tablettes, une autre histoire de la Belgique

Auteur invité - 03.09.2018

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ESSAI – On a souvent une vision réductrice et convenue du domaine de l’édition. Il évoluerait lentement, tel un bouchon de liège dérivant sur un étang ; son rythme suivrait, de loin en loin, celui des progrès techniques et des transformations économiques. Un livre serait toujours un livre : un auteur pour l’écrire, un éditeur pour le publier et des libraires (incarnés ou en ligne) pour le vendre.


Musée Magritte
Ines s., CC BY SA ND

 

Si on ne peut ignorer la tempête du numérique, ne serait-elle pas limitée à rugir dans un verre d’eau ? Car l’édition utilise les outils informatiques depuis les années 1980. La lecture sur un support numérique n’est que la partie ultime et visible ; dès la conception du manuscrit, l’écrivain travaille déjà le plus souvent sur une version dématérialisée qu’il enverra à son éditeur… Tout ceci peut paraître un peu caricatural, mais n’est pas très éloigné de ce que l’on croit savoir généralement de l’édition et de son histoire. Et, en ce qui concerne plus particulièrement l’édition belge francophone, pour certains elle n’a tout simplement jamais existé.
 

L’admirable livre de Pascal Durand et Thierry Habrand réduit les clichés en montrant la complexité et l’évolution incessante du domaine éditorial (belge de langue française). Composé de six chapitres et d’un épilogue (ainsi que d’une postface d’Yves Winkin, d’un index et de repères bibliographiques), il présente dans un premier temps, de façon macroscopique, l’histoire des imprimeurs et de la contrefaçon (du XVe au début du XIXe siècles) puis, dans un second temps, dans des chapitres de plus en plus longs et de plus en plus détaillés, la suite de l’histoire, à partir du moment que Pascal Durand et Antony Glinoer avaient appelé « la naissance de l’éditeur » (Les Impressions nouvelles, 2005).
 

On ne peut que saluer l’entreprise de Pascal Durand et Tanguy Habrand tant pour son érudition, sa clarté, sa perspective et sa profondeur historiques, son écriture précise que pour le vide qu’elle vient combler : il n’existait aucune synthèse sur l’édition belge couvrant une telle vastitude temporelle. Elle remonte à l’époque où la Belgique n’était pas encore un pays et où les éditeurs étaient des imprimeurs — le terme d’imprimeur cumulait les trois fonctions d’édition, de fabrication et de diffusion du livre.

Dès le XVe siècle, les ateliers d’imprimerie étaient répandus sur tout le territoire : Alost, Bruxelles, Mons, Bruges, Anvers, etc. Au tournant des XVe et XVIe siècles, on observe une intensification des échanges intellectuels et commerciaux à l’échelle de l’Europe qui leur bénéficiera. L’apogée de l’imprimerie humaniste correspondra aux années 1550-1590.
 

Pascal Durand et Thierry Habrand décrivent un phénomène mal connu bien que fondamental dans l’histoire de l’imprimerie belge : la contrefaçon. Avant cela, s’il existait déjà une production abondante, on créait finalement peu. Il en est de même avec la contrefaçon qui est avant tout une affaire de réimpression.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, elle était pratiquée à grande échelle. Dans un sens, il ne faudrait pas dévaloriser ce métier, car il fallait savoir faire des coups risqués, envisager les affaires dans une perspective internationale et disposer de travailleurs techniquement expérimentés. Mais on peut, dans un autre sens, voir que la contrefaçon maintenait les imprimeurs dans la subordination à des valeurs et des projets venant d’autres régions et à une représentation toute technique de la production des livres. Ce phénomène durera jusqu’au milieu du XIXe siècle.
 

Les auteurs alors, plus spécifiquement, s’attachent à l’histoire de l’édition devenue une activité à part entière ; il ne sera plus guère question des imprimeurs. L’ouvrage ne se réduit pas à l’édition littéraire. Il s’intéresse à d’autres genres et sous-genres comme l’édition religieuse, scolaire, artiste, théâtrale, à la littérature pour la jeunesse, à la bande dessinée, aux sciences humaines et sociales, etc.

Il est d’ailleurs frappant de voir que tout au long des siècles l’édition littéraire belge n’a pas connu de succès massif ni international (même en France) sauf en publiant au XIXe siècle des auteurs comme Victor Hugo qui a touché de son éditeur bruxellois Albert Lacroix l’équivalent de six cent cinquante mille euros pour la cession des Misérables ! Aujourd’hui, qu’en serait-il de l’édition littéraire en Wallonie et à Bruxelles si, depuis les années 1980, la Communauté française n’avait pas développé de politique du livre tant pour les structures éditoriales que pour les auteurs ? L’exemple des éditions Jacques Antoine et des Éperonniers est éclairant à ce sujet et marque clairement les différences d’avec les éditeurs appartenant à d’autres secteurs comme Casterman, Marabout…
 

Les éditions Jacques Antoine ont vu le jour en 1968. Dans un premier temps, la poésie, le théâtre, les ouvrages universitaires à dimension littéraire, la littérature patrimoniale (collection « Passé Présent ») occupent une place significative dans leur catalogue. L’éditeur joue la carte de l’exigence et de la résistance à l’édition parisienne. Il ne développera la part romanesque que dans un second temps, avec la collection « Écrits du Nord ». En 1985, Jacques Antoine perd la gérance de la maison et la société fait faillite.




 

Après des litiges et des différends, elle renaît sous l’appellation des Éperonniers dirigée par Lysiane D’Haeyere, déjà impliquée dans les éditions Jacques Antoine, et femme de l’éditeur par ailleurs. À eux deux, ils ont créé des entreprises littéraires parmi les plus prestigieuses de l’édition littéraire belge, mais ils n’ont jamais atteint le confort de la stabilité commerciale malgré les aides de la Communauté française.
 

Les degrés de division du travail, les volumes et les cadences de production et la vitesse de rotation des ouvrages produits se déploient différemment dans les éditions considérées comme industrielles. Leur développement n’est pas lié à des subventions, mais est influencé par les mutations socio-économiques de la société. Parmi ces éditions, Casterman et les éditions De Boeck ont pris chacune des directions différentes.
 

Les éditions de Boeck sont nées à la fin du XIXe siècle et même si elles sont restées aux mains de la même famille, en capitalisant sur leur réputation acquise dans des matières comme les sciences commerciales, la physique et la chimie, elles se sont employées « dans les années 1970 et 1980, à se mettre au diapason de la nouvelle économie de marché… ». Elles ont racheté d’autres maisons spécialisées dans le domaine scolaire, accroissant ainsi leur champ disciplinaire, et ont créé de grands pôles éditoriaux dont la survie est inséparable de la croissance de la maison.
 

 


Les éditions Casterman, éditions historiques s’il en est (elles ont été créées à la fin du XVIIIe siècle) ont d’abord exercé les activités d’imprimerie et publiaient pour l’essentiel des ouvrages religieux. Elles changeront complètement de direction au XXe siècle pour devenir la maison attitrée d’Hergé à partir de la publication des Cigares du pharaon (1934) et l’une des plus remarquables de bandes dessinées et de littérature pour l’enfance et la jeunesse. Dans ce même temps, Casterman gardera ses activités d’imprimeur.

De ses ateliers sortaient notamment l’annuaire téléphonique, des indicateurs des chemins de fer et de la production française (Guide Michelin). Ces éditions ont connu leur période la plus faste dans les années 1950-1960 tant sur le plan commercial qu’esthétique. Aujourd’hui, après de nombreuses turbulences directoriales et économiques (dont leur rachat, en 1999, par le groupe Flammarion), elles font partie du groupe Madrigall, troisième groupe français de l’édition. Quant à l’imprimerie, elle est intégrée au Groupe Evadix depuis fin 2002 et a été rebaptisée Casterman Printing.

On n’a pu évidemment rendre compte ici de la richesse de cette somme à la fois historique, sociologique, économique. Quand bien même le livre touchera davantage les passionnés d’édition, les publics curieux de l’histoire de la Belgique, de la culture… y trouveront également matière.
 

Michel Zumkir

Avec Le Carnet et les instants

 

Pascal Durand, Tanguy Habrand — Histoire de l’édition en Belgique (XVe-XXIe siècle) — Impressions nouvelles — 9782874495847 – 26 €




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