De l'Histoire à la littérature : le diable est dans les détails

Audrey Le Roy - 25.03.2019

Livre - Jules Barbey d’Aurevilly - histoire littérature - essai littérature livres


Faire de l’histoire avec de la littérature, voici ce que nous propose l’historienne et spécialiste de la littérature française du XIXe siècle, Judith Lyon-Caen, puisqu’il semblerait que ses consœurs et confrères s’y soient assez peu intéressés ou alors superficiellement. Le choix fait par l’auteure, et dont elle s’explique dans cet essai, est La Vengeance d’une femme, dernière des Diaboliques de Jules Barbey d’Aurevilly et publié en 1874.




 

Son livre, La griffe du temps, publié dans la collection nrf essais chez Gallimard, est, en somme, une passionnante enquête qui remonte le temps pour entraîner le lecteur dans les brumes qui recouvrent les frontières entre littérature et histoire, entre fiction et réalité crue. «L’enjeu [est] de rattacher ce texte à son passé, de l’inscrire dans le temps comme un objet littéraire : non d’en faire l’histoire, mais de faire l’histoire avec lui.»
 

Et c’est avec un réel bonheur que nous relisons, dans ces pages, l’intégralité de la nouvelle de J. B. d’Aurevilly, pour laquelle il risqua une condamnation puisqu’elle «parle d’une prostituée qui renverse les rôles, qui prend le dessus en prenant la parole : une femme qui brise le fantasme de l’homme et raconte son histoire à elle.»

L’historienne va alors en analyser chaque détail, ce petit rien auquel on ne fait, en général, pas attention, celui sur lequel on ne prend pas le temps de s’arrêter, de réfléchir. Ce petit rien si méprisé par le lecteur et même pas l’historien.ne, et pourtant : «
“Le roman ne serait rien (…) s’il n’était vrai dans les détails” écrit Balzac dans la préface de La Comédie humaine.»
 

De nombreux écrivains du XIXe siècle se sont attachés à peindre la vie de leurs contemporains, nous venons de citer Balzac, mais il y eut aussi Stendhal, Sand, Hugo et bien d’autres. Ils sont, pour la plupart, les auteurs de nos classiques. «L’historien reçoit, comme le lecteur, ce XIXe siècle “fabriqué” par la littérature […], mais que transmet-elle de ce passé?»
 

Judith Lyon-Caen, analyse tout, rien ne lui échappera, du plus évident à savoir l’étude des rues qui y sont mentionnées : l’histoire se passe dans les années 1840, mais au moment de la publication (1874), Paris a connu de grands bouleversements que nous devons au Baron Haussmann et qui se sont étalés de 1852 à 1870 environ. Que nous disent donc ces rues dont il est question et qui n’existent plus?
 

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Elle analyse aussi, bien entendu, tout ce qui touche aux maisons closes, à leur implantation, quels quartiers en sont les plus pourvus; quels sont les lois et le regard des gens vivant à cette époque, etc.. L’auteure fouille dans les archives de la police, dans les Archives Nationales et y découvre, comme cela était à prévoir, beaucoup d’hypocrisie.
Mais revenons à nos détails, l’étude de ce qui est moins évident : les étoffes, les couleurs, l’éclairage, la diction d’une personne, «
on va ici inverser la perspective en montrant comment Barbey “griffe” son texte avec une robe, un chapeau, des images qui sont autant de marques mémorielles et historiques des années 1840.»



Jules Barbey d'Aurevilly - 1882 par Émile Lévy

 

Ainsi cet essai est «un livre d’histoire sur la littérature et avec la littérature». Le lecteur doit souvent faire l’effort de se rappeler qu’il ne s’agit pas d’un essai littéraire comment pourrait le faire Michel Crépu par exemple, mais bel et bien un livre d’histoire avec cette question lancinante : pourquoi la littérature ne ferait-elle pas partie de l’histoire?

Nous entendons souvent les historien.ne.s insister sur le fait qu’il ne faut pas sous-estimer l’importance des croyances et autres mythes. Qu’ils renseignent sur les peurs, les us, etc., des contemporains de l’époque étudiée. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la littérature
? Judith Lyon-Caen propose une raison : «c’est la “littérature”, entendue comme corpus de textes datés de valeur, comme forme d’écriture distincte de l’écriture savante, et éventuellement pourvoyeuse de la désirable qualité “d’écrivain”, qui s’affronte à l’histoire.»
 

Éloignons-nous des clivages, prenons de l’altitude, admettons qu’à travers la littérature «l’histoire, comme science du probable, devient possible.»

 

La griffe du temps. Ce que l’histoire peut dire de la littérature est un essai remarquable, il nous fait toucher du doigt le XIXe siècle qui fut si riche en créations littéraires et artistiques dans un climat politique difficile et ça n’est certainement pas un hasard! À lire, sans aucune réserve.

 

Judith Lyon-Caen – La griffe du temps. Ce que l’histoire peut dire de la littérature — Gallimard — 9 782 072 826 696 – 22 €




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