De l’idéal à la réalité, un monde meilleur ?

Auteur invité - 04.09.2019

Livre - Ingo Schulze - Peter Holtz - Autoportrait vie heureuse - rentree litteraire 2019


ROMAN ÉTRANGER - Grand succès en Allemagne, Peter Holtz - autoportrait d’une vie heureuse d’Ingo Schulze arrive à point nommé dans sa traduction française à la veille de la commémoration en novembre de la chute du mur de Berlin. Trente ans après, qu’allons-nous fêter exactement ? Ce roman hilarant et profond à la fois nous emmène au cœur de la question, au fil des aventures narrées par Peter Holtz, un garçon naïf et pourtant ingénieux, mélange improbable de Gaspard Hauser et de Charlot.

 
 
Le socialisme, il y croit dur comme fer à douze ans, quand il quitte en 1974 le foyer pour orphelins où il est élevé en RDA et part à la recherche de l’ancien directeur pour le faire revenir. Lui qui n’a pas un sou en poche, puisque « cela n’a aucun sens d’utiliser de l’argent dans le socialisme », devient millionnaire après la chute du mur. Et finit par trouver un moyen vraiment révolutionnaire de se débarrasser de l’argent une bonne fois pour toutes.
 
Entretemps, il sera recueilli par une famille attachante, tombera amoureux, deviendra maçon et se convertira au christianisme parce que « lutte des classes et amour du prochain sont les deux faces de la même médaille ».
 
L’absolu de ses convictions et sa naïveté lui valent d’être qualifié par sa soeur adoptive et ses amis de « petit prodige de vertu » ou de « Pawka », comme Pavel Kortchaguine le jeune héros de la littérature soviétique : quand il reçoit par hasard 20 marks de l’ouest, il les brûle. Déjà. Ces traits de caractère lui valent bien des déboires, par exemple lorsqu’il réclame publiquement en septembre 1989 la fin du rôle dirigeant du SED (Parti socialiste unifié) - le micro rend d’ailleurs l’âme soudainement.
 
Mais ils lui fournissent aussi, bien involontairement, sa meilleure armure quand la Stasi tente de le recruter, lui ouvrent la porte d’une baronne d’Aix-en-Provence à son premier voyage à l’étranger et lui apportent sur un plateau une richesse totalement inattendue.

Le charme de ce roman est d’aborder la grande histoire par ses lisières. On voit l’opposition poursuivre ses tractations politiques le 9 novembre au soir selon l’ordre du jour, même après l’annonce soudaine d’une jeune femme ; « ce n’est pas une blague ! Le Mur est ouvert ! ».
 
Et Peter confie alors à l’oreille de Joachim Lefèvre, incarnation dans le roman de Lothar de Maizière : « nous devons proposer des mesures, si des gens victimes de persécutions, des pauvres et des sans-abris veulent venir chez nous ! »
   
L’altruisme n’est-il pas une forme d’égoïsme, parfois ? Peter Holtz se retrouve ainsi patron de bordel en accueillant gracieusement des prostituées. Ses locataires partis quelques mois en Hongrie se plaignent de retrouver à leur retour leurs perruches parlant couramment ... vietnamien après l’accueil de réfugiés dans leur appartement.
 
Quand, après la chute du Mur, quelqu’un déplore « la réaction » en marche, la sœur adoptive de Peter observe simplement : « Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Sauf que je n’aime pas quand quelqu’un qui a toujours eu des bananes se moque des gens de l’Est et de leurs bananes ». Et lors d’un long trajet en voiture sous la pluie, Peter qui ne cesse de répéter « à droite ! à droite ! » au conducteur s’emballant sur des projets immobiliers finit par se retrouver en plein brouillard. « Il devrait y avoir des bulles de temps où l’on pourrait disparaître durant quelques jours », se dit-il. Le seul moyen pour lui de trouver l’apaisement c’est un sèche-cheveux. Peter s’en sert chaque jour même si sa tête n’est pas mouillée. C’est le premier cadeau d’anniversaire qu’il a demandé à son arrivée dans sa famille adoptive et le seul bien qu’il conservera.
 
Le livre remémore en filigrane le débat central de l’époque : faut-il prendre congé du socialisme, même si cet idéal a été dégradé dans la réalité ? La propriété privée est-elle une bonne chose ? Et qu’est-ce que cette loi du marché qui va s’imposer : « devons-nous orienter le marché vers le bien ou est-ce déjà le bien ? » Comment partager les richesses et vivre fraternellement ?
 
Des interrogations qui courent tout du long de ce texte, si bien traduit par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein, et donnent souvent un caractère poignant aux éclats de rire qu’il suscite.
 
Laure Amblesec

 
Ingo Schulze - Peter Holtz : autoportrait d'une vie heureuse - Fayard - 9782213709925 – 24 €
 

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Pour approfondir

Editeur : Fayard
Genre : littérature...
Total pages : 512
Traducteur :
ISBN : 9782213709925

Peter Holtz ; autoportrait d'une vie heureuse

de Ingo Schulze

Peter Holtz, le héros de notre roman, est né en RDA. Orphelin, il est élevé dans un foyer. Naïf et clairvoyant, il se bat pour un monde meilleur - et s'étonne souvent, car il est régulièrement mal compris. Sa vie heureuse commence en 1974, l'année de ses douze ans, quand il décide qu'il faut abolir l'argent pour atteindre les promesses du socialisme. Au fil des années, il fondera un groupe de rock, se fera baptiser en essayant de concilier communisme et christianisme et il sera même approché par la Stasi en vue d'un recrutement, mais en vain. Après la chute du Mur de Berlin, c'est presque naturellement qu'il devient millionnaire en travaillant dans l'immobilier ... Comment tout cela a-t-il pu se passer ? A quel moment ses idéaux ont-ils déraillé ? Et surtout comment va-t-il réussir à se débarrasser de tant d'argent avec bienséance et dignité ?

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