De la politique à la polis : petites vies et grands gouvernants

Nicolas Gary - 18.02.2013

Livre - politique - gouvernements - oppression


Parlons d'amour et de désamour, parlons aussi de politique et de la vie de tous les jours, celle d'ici et d'ailleurs. Parlons également de ces gens qui nous gouvernent, et dont on souhaiterait bien comprendre ce qui les gouverne... de peur de déjà le savoir...

 

 

Deux chambres avec séjour, d'Ibrahim Aslân (traduit de l'arabe par Stéphanie Dujols)

 

Commençons donc avec les petites gens, dont le romancier Ibrahim Aslân, décédé en 2012, faisait état dans ce recueil de brefs récits. Écoutons leur quotidien, et laissons-nous emporter dans les choses qui font la vie : la vie, la mort, la vieillesse. Les enfants, bien entendu, sont aussi de la partie, et ceux qui les ont faits. L'endroit où ils ont vécu, où les enfants ont été élevés .

 

Car dans la vie, il y a la mort, et dans la mort elle-même, on renoue parfois avec la vie. Ou comment la porte d'un humble foyer, demeurée close, va finir par s'ouvrir, pour revenir à l'existence. Un texte intime et délicat, dans une Égypte qui n'a rien de fantasmée. Au plus près du réel, parfois aussi cru qu'un dentier empaquetté dans un sachet en plastique. (chez Actes Sud)

 

 

 

 

Dans l'empire des ténèbres, Liao Yiwu (traduit du chinois par Goa Yun, Marc Raimbourg, Marie Holzman)

 

Un ouvrage préfacé par une lauréate du prix Nobel de littérature pourrait tout aussi bien n'être qu'un pavé de plus dans une bibliothèque. Mais le parcours de Liao Yiwu, qui raconte son passage dans les campas de rééducation de la Chine, dépasse de très loin les considérations esthétiques et politiques. Aussi le propos d'Herta Müller est un contrepoids qui rehausse l'enjeu de ce témoignage. 

 

Une fois encore, c'est une Chine dictatoriale, omnipotente, ou tentant de l'être, qui se dévoile. Aux côtés de criminels et de prisonnier, le quotidien du poète Lioa Yiwu, durant quatre années de détention et de sévices, reflète autant la douleur de l'enfermement que l'évasion provoquée par des rencontres improbables. Aujourd'hui exilé pour avoir fait paraître le texte à l'étranger, et avoir défié les autorités policières, Liao Yiwu compte parmi les interdits de séjour dans son propre pays. 

 

Depuis « la leucémie collective » que fut la révolution culturelle, ce livre rayonne comme une douloureuse aventure, transcendée part la volonté. (chez François Bourrin éditeur)

 

 

 

 

Tombeau de Nicolas Ier et avènement de François IV, Patrick Rambaud

 

Il était temps. D'abord que l'autre parte. Mais depuis quelques semaines, on se demande s'il était utile que l'autre lui succède. Les difficultés d'un pays mal en point se multiplient et comment croire qu'un gouvernement, quel que soit son bord politique, puisse réellement affronter une pareille situation. Surtout que Nicolas Ier a laissé à François IV du travail et de longues nuits blanches.

 

Il était temps, vraiment, que l'autre parte, et l'on espérait réellement que les soubresauts littéraires de Patrick Rambaud ne se poursuivraient pas après l'élection. Peut-être faillait-il marquer le coup, signaler une fois pour toutes la fin du règne et ouvrir vers le règne suivant - et ainsi, achever l'entreprise commencée en 2008. Il ‘nest probablement pas utile que l'exercice se poursuive, risquant de verser dans l'exaspérante surproduction éditoriale. 

 

Foin du chapelet des événements, que l'on referme le tombeau, définitivement. (chez Grasset)

 

 

 

 

Le Prince, Percy Kemp

 

Et la boucle sera probablement bouclée, depuis les pas hagards de ces petites gens en Égypte, jusqu'aux énormités de ces têtes pensantes au pouvoir, avec le livre de Percy Kemp, s'inscrivant dans la lignée immédiate de Machiavel. Des conseils aux dirigeants, mais n'ont-ils pas déjà trop de conseillers ? Ces mêmes conseilleurs qui n'ont jamais été les payeurs - et trop rarement n'écopent que d'un limogeage factice, les erreurs reprochées à leurs seigneurs et maîtres ?

 

Cet essai de l'écrivain anglo-libanais a le mérite de replacer dans un contexte philosophique autant que politique ce que peut être l'art de la gouvernance. Si Machiavel était pragmatique, Kemp est un moderne, qui a oeuvré dans les renseignements secrets. Trop longtemps pour ne pas en laisser transpirer un certain cynisme, qui ne hisse pas son livre au rang d'un machiavélique ouvrage. Cependant, il serait bon, que les gouvernants de tout crin prennent le temps, de relire Machiavel. Et de découvrir Kemp. (paru chez Seuil)