De toutes les nuits, les amants : la solitude de l'écriture selon Mieko Kawakami

Mimiche - 02.04.2015

Livre - Littérature japonaise - solitude - écriture


Fuyoko Irié était une jeune femme effacée, timide, solitaire mais appliquée et travailleuse dans une petite maison d'édition de Tokyo. Sans réel contact avec ses collègues qui chuchotaient en riant sous cape. Sans que cela n'affecte son travail de correctrice éditoriale qu'elle assumait avec conscience, méthode et obstination, recherchant la faute, l'erreur de référence, l'accord incorrect l'expression litigieuse sans relâche.

 

Jusqu'au jour où, à la demande de Kyôko S., une ancienne collègue ayant démissionné pour créer sa propre entreprise d'édition, Fuyoko a accepté de prendre, en plus de son travail salarié, quelques travaux similaires chez elle.

 

Ce qui lui a donné l'occasion de rencontrer Hijiri Ishikawa, la correspondante de la maison d'édition pour laquelle Kyôko S. lui avait demandé de lui porter assistance. Et après plusieurs mois de collaboration directe, Hijiri a suggéré à Fuyoko de s'installer en free-lance.

 

Après quelques hésitations, Fuyoko a finalement décidé de démissionner et de travailler ainsi pour son propre compte.

 

Travailler chez elle pour corriger des épreuves n'est cependant pas la meilleure façon de s'affranchir de la solitude. Pourtant Fuyoko y trouve son compte même si, « si on invertissait les six premiers et les six derniers mois de l'année, (elle) ne (s')en rendrait même pas compte ».

 

Seuls d'exceptionnels contacts avec Hijiri ou le livreur qui lui amène du travail sont l'occasion de sortir de son isolement. Qui finit par lui peser au point que, auparavant réfractaire à l'alcool, elle se laisse aller à une consommation abusive de saké et de bière.

 

Ce qi lui vaudra, dans un centre culturel où, saoûle, elle attendait son tour pour s'inscrire à un atelier collectif, de s'endormir et de se faire voler son sac. L'occasion de rencontrer Monsieur Mitsutsuka qui, gentiment, lui a prêté un peu d'argent afin de lui permettre de prendre le train et de rentrer chez elle.

 

Voilà un livre étrange à maints égards

 

D'abord, certainement dans son écriture inconstante et inégale, avec des hauts délicieux et des bas pesants. J'ai été gêné par certains passages qui m'ont paru lourds, mais enchanté par d'autres totalement lumineux.

 

Ensuite par une culture tellement différentes qu'il en est parfois difficile d'en comprendre les codes. Certes une partie des personnages est totalement « occidentalisée » et n'est en rien étonnante. Mais d'autres restent profondément « différents » dans leur comportement, leur sens des conventions (ou de l'« honneur » ?) au point qu'ils peuvent en être quasi incompréhensibles, en tous cas assurément mystérieux.

 

Et puis il y a ce comportement de l'héroïne, tellement timide qu'elle fuit toute relation. Tellement introvertie qu'elle n'est en rien capable de concevoir qu'il puisse être possible de lui porter un quelconque intérêt.

 

Que cela se traduise alors par une plongée, que dis-je, une immersion dans l'alcool pour vaincre toutes les barrières, toutes les appréhensions, les terreurs que l'autre représente m'est apparu effrayant, tellement insensé. Eteindre la peur panique du vide que peut provoquer l'attente de l'autre qui sollicite une parole, un avis, une réponse deviendrait insurmontable, tétanisant, sans le recours de doses croissantes de saké.

  

Et pourtant, il y a, dans le texte, cette poésie d'une relation difficile entre deux êtres que tout rapproche et que tout éloigne. La poésie de sentiments qui s'éveillent mais demeurent incompréhensibles pour un être qui ne les a jamais imaginés, qui ne les comprend pas en les sentant croître en elle et qui en a peur.

 

Comme une rédemption, une amitié s'élève au milieu d'un champ de ruines. Avec l'écriture comme une psychanalyse.

 

Fuyuko, « celle qui découvre l'âme des êtres et des choses » se découvrira elle-même.