Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Deadline : quand le travail tue

Monica Salvan - 19.03.2014

Livre - Roumanie - souffrane au travail - solitude


Bucarest, début du XXIe siècle. De jeunes gens devant des ordinateurs, dans une grande salle silencieuse où le seul bruit des claviers se fait entendre. Nous sommes dans les bureaux d'une multinationale, dans l'univers des dates buttoir.Au-delà des écrans, dans le monde virtuel, c'est le vacarme des protestations orchestrées par un internaute. Un informaticien timide, à peine remarqué par ses collègues dans la vie réelle, a réussi à mobiliser la blogosphère autour de la mort de Miruna, une jeune femme de 29 ans qui a succombé à l'épuisement au travail.

 

Dans une autre salle silencieuse, celle-là même où le mot deadline semble avoir été compris au pied de la lettre, l'ex-chef de Miruna regarde autour de lui, très tendu : que racontent sur leurs messageries ces employés si consciencieux en apparence ? Se plaignent-ils de lui, Augustin Duna ? Le prennent-ils pour un monstre, responsable de la mort de leur collègue ?

 

Deadline commence par l'enterrement du personnage principal, pour s'intéresser ensuite aux effets de cette mort sur l'entourage de la jeune femme, mais aussi à la façon dont l'événement est relayé par les médias de la toute nouvelle société de consommation. On est dans un monde où l'image d'un individu a plus de poids que sa présence réelle. Fait notable : le seul qui s'étonne le jour où Miruna s'absente au bureau est son chef, à qui elle avait toujours répondu avec efficacité et promptitude. C'est à travers les yeux d'Augustin Duna que le lecteur apprendra les circonstances de la mort de la jeune femme : sa défaillance au travail, le repos conseillé par les médecins, la tristesse de l'appartement dans lequel elle se glisse comme un spectre et où Augustin la retrouvera le lendemain, affaissée sur le canapé, deux dossiers urgents dans les bras. Invisible jusqu'alors pour la plupart de ses collègues, d'une maigreur et d'une pâleur qui ne cesseront de hanter son chef, elle attirera l'attention de la presse après sa mort.

 

Le jour où Miruna est retrouvée sans vie dans son appartement, son jeune chat, peu habitué aux présences humaines, s'en échappe apeuré. Le félin Ben (personnage de plusieurs beaux chapitres) devra se débrouiller dans la cour intérieure que forment les barres d'immeubles disposées en U, de façon à cacher l'église de quartier. Il arrive ainsi sur le territoire de Zaim, un clochard qui a élu domicile près des poubelles. Celui-ci a à peine de quoi se nourrir lui-même, mais trouve toujours des miettes pour les pigeons qui l'entourent, se transformant en une sorte de Saint-François d'Assise contemporain... Ce protecteur des oiseaux s'avère par la force des choses un ennemi irréductible des chats en liberté.

 

Zaim est un voisin particulier, dont l'extrême pauvreté fonctionne comme un signe d'élection. Son dénuement est certes la parfaite antithèse d'une société assujettie aux objets, où les couples sont solidement liés par des crédits à la banque. Mais il est surtout l'une des rares personnes qui voient le monde d'une façon totalement décalée. La jeune femme morte d'épuisement acquiert à travers les yeux de Zaim une sainteté glamour : toute habillée de blanc, elle se tient tranquille et resplendissante sur la tour de l'église du quartier, les cheveux flottant dans le vent printanier.

 

Rescapé du communisme puis victime du capitalisme, Zaim est le maître d'un univers fabuleux. C'est le blogueur Skydancer, dans sa tentative de faire un film sur Miruna, qui va s'intéresser à lui. Il découvrira un vrai trésor artistique caché près des poubelles : des planches dignes d'un Andy Warhol, des collages accumulés depuis des dizaines d'années, qui mettent en scène le dictateur Ceausescu, devenu un personnage de BD soumis aux caprices de l'artiste pop.

 

Si les jeunes recrues du capitalisme passent leurs journées derrière leurs ordinateurs, la génération des parents est immobilisée quant à elle devant les écrans des télés. Ces univers se rencontrent parfois : la mobilisation suscitée par la mort de Miruna dans l'univers des blogueurs amène les internautes sur les écrans des téléspectateurs. Ainsi, Skydancer, portant des lunettes à dioptries spéciales et une veste trop large, se fait interviewer lors d'un proteste devant un de ces « non-lieux » du capitalisme, l'immeuble corporatiste où avait travaillé Miruna. Lorsque sa mère le voit à la télé, elle ne manque pas de conclure que son cher fils est devenu fou… 


Deadline est un roman de la solitude et de l'inadaptation –mais s'adapter à quoi ? L'exclusion frappe d'emblée la génération des parents, qui sont parfois à la merci de l'argent que les jeunes leur donnent. La mère et les tantes de Miruna vivent hors du temps, dans une maison encombrée de bibelots. Quant aux jeunes « intégrés », ils sont loin d'être des exemples de réussite. Augustin, le chef de Miruna, se querelle sans cesse avec la présence imaginaire de son ex-femme, partie à force d'attendre en vain des vacances sur une île exotique. Skydancer investit trop son identité virtuelle à cause de son incapacité de nouer des relations dans le monde réel. Que dire de Miruna, que l'on voit dépérir dans l'indifférence générale, une femme sacrifiée, incapable de remplacer les rêves prêt-à-porter de sa société par des aspirations plus personnelles.

La jeune écrivaine Adina Rosetti promène le lecteur d'un univers à l'autre avec une remarquable force d'évocation : on passe de la capitale à la ville de province poussiéreuse, des bureaux corporatistes aux barres d'immeubles communistes, du monde hyperactif des réseaux sociaux virtuels à la passivité des téléspectateurs. Au cœur du roman, la mini-jungle urbaine où les pauvres et les animaux bataillent au quotidien pour leur survie est peinte de manière très convaincante.

 

Dans une société qui se considère plutôt indolente, Deadline est une mise en fiction lucide et puissante du trop de travail, de la résignation qui détruit. La littérature secrète des anticorps… Ce tableau bien complexe d'un pays qui adhère encore assez massivement au rêve capitaliste a comme point de départ le cas d'une jeune Roumaine morte à cause du surmenage. Dans une interview, Adina Rosetti mentionne également une source d'inspiration réelle pour la figure du marginal génial, en la personne de l'artiste pop Ion Bîrladeanu.

 

Publié en 2010 en Roumanie, ce roman est paru trois ans plus tard chez Mercure de France dans la traduction de Fanny Chartres, une Française qui a choisi de s'installer et de travailler à Bucarest.