Débarquement : « la guerre est déclarée »

Cécile Pellerin - 07.05.2015

Livre - cancer - couple - amour


Le roman de la Finlandaise Riikka Ala-Harja a des similitudes avec le film de Valérie Donzelli, « la guerre est déclarée » (2011).  Il raconte l'expérience douloureuse de la maladie d'un enfant, d'un point de vue maternel. Mais au-delà, de cette épreuve, ce roman livre aussi tous les dommages collatéraux  qui s'y frottent et sans pathos, exprime le combat de cette femme contre le cancer et contre elle-même surtout.

 

Sans s'appesantir sur le drame, avec une certaine distance et originalité, l'auteur révèle la fragilité de sa narratrice, sa solitude et sa culpabilité et offre au lecteur une réflexion à la fois intime et très personnelle sur la vie, le couple et la famille. Jamais nombriliste,  ce roman résonne avec force chez le lecteur, qu'il soit ou non concerné par ce genre de drame.

 

L'exploration de la narratrice, comme femme, épouse et mère, ou plus simplement comme être humain retentit d'une façon assez universelle et retient par son réalisme, sa grande sincérité et sa simplicité directe et sensible. Immédiatement, le lecteur pénètre dans le récit et s'y complaît, accompagne la narratrice en ami(e), sans jugement ni agacement, ni forte émotion. Avec naturel et douceur.

 

Julie habite en Normandie, tout près des plages du débarquement. Guide touristique et spécialiste de la 2ème guerre mondiale, elle raconte aux touristes qui se succèdent, étrangers souvent, cet événement historique. Toute imprégnée dans cette histoire de guerre et de combats, elle doit soudainement affronter une lutte plus personnelle, celle de la maladie de son enfant unique. Emma, 8 ans, est atteinte d'une leucémie. Face à ce nouveau combat, dont elle ne maîtrise rien, pas même les mots, Julie se sent perdue et impuissante, avance à tâtons et s'interroge sans cesse.

 

Une épreuve qui, brusquement, bouleverse sa vie entière, lui ôte un sentiment de paix,  met à jour des fissures profondes au sein de son couple, la confronte avec elle-même. Julie vacille. Face à la douleur de son enfant, parfois insoutenable, face à l'éloignement d'Henri, son mari qui ne l'aime plus, face à sa mère absente et lointaine,  face à la culpabilité, elle dérive dans le tragique et le désespoir sans y sombrer entièrement. "Je surveille tout ce qui pourrait représenter un danger pour Emma, je n'ai pas la force de m'occuper de mon propre corps."

 

Par petites touches et sans héroïsme, en s'accrochant à son métier, à son amie Alice, en prenant quelques décisions, en avalant somnifères et anxiolytiques,  en s'adressant à Dieu, avec  fragilité et peur, effondrement parfois, Julie continue d'avancer, malgré tout, en quête d'ordinaire et de repères éclatés. "Je veux une vie ordinaire. Je veux ma vie d'avant."

 

Avec le temps, la maladie régresse. Emma va mieux, Julie aussi. Transformées toutes les deux. "On n'efface pas une guerre, une guerre a fait rage et a perduré jusqu'au jour où elle s'est terminée."

 

Ce livre n'est pas le récit d'une victoire forte mais plutôt le cheminement vulnérable d'une femme. Empreint de réalisme, attentif aux détails du quotidien, il dit avec précision la difficulté d'être en accord  avec  sa vie propre, les doutes et les tiraillements, de manière directe, parfois brutale.

 

A travers une écriture assez sèche, des phrases concises, de courts chapitres,  mais une tonalité pourtant tranquille, Riikka Ala-Harja ne contourne ni n'élude rien des difficultés et de la souffrance de son personnage sans pour autant lui ôter sa dignité ou sa lucidité. Pas d'apitoiement, ni d'émotions superflus. La rémission des deux personnages s'effectue sur la même tonalité que l'épreuve traversée, comme si finalement Julie ne pouvait échapper à un certain désenchantement. Le lecteur, à son tour, s'emplit de tristesse lorsqu'il referme le livre même si l'espoir est là.