Découvrez le manuscrit original d’Alice au pays des merveilles

Mikaël Lugan - 04.01.2016

Livre - Alice - merveilles - manuscrit


Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les éditeurs faisaient paraître chaque fin d’année de beaux livres, cartonnages ou reliures généreusement dorés, volumes illustrés, grands formats, etc., à destination du jeune public. C’étaient les livres d’étrennes. La tradition s’est perdue. Le développement de la littérature jeunesse au cours du siècle suivant et les efforts des éditeurs pour réaliser de beaux livres tout au long de l’année le justifient probablement.

 

La parution, quelques semaines avant noël, d’Alice au pays des merveilles aux éditions des Saints-Pères (224 pp., 139 € — premier tirage limité à 1000 exemplaires) ne peut manquer toutefois de rappeler cette bibliophilique tradition.

 

 

 

C’est en effet un bel et luxueux objet. Sous un imposant et élégant emboîtage relié en pleine toile bleue, avec titre et ornements dorés, l’éditeur, qui s’est spécialisé dans la publication soignée de manuscrits fac-similés de grands écrivains, a réuni deux volumes reliés à l’identique : le manuscrit illustré par l’auteur d’Alice’s adventures under ground (Les aventures d’Alice sous terre) – titre de la version initiale du conte –, que Lewis Carroll offrit à sa jeune inspiratrice Alice Liddell pour les fêtes de noël 1864 ; et la première traduction française d’Alice au pays des merveilles, par Henri Bué, publiée en 1869, avec les formidables illustrations de John Tenniel.

 

C’est à l’occasion d’une promenade en barque sur l’Isis, en compagnie des trois sœurs Liddell, filles du doyen de Christ Church où Charles Lutwidge Dodgson enseigne les mathématiques, que naquit le personnage d’Alice. Dodgson est un jeune homme assez réservé, d’apparence volontiers austère, atteint d’un bégaiement qui lui rend parfois difficile le commerce avec ses pairs.

 

En 1855, à 25 ans, il a publié dans The Train des poèmes qu’il a signés Lewis Carroll. Il fait la connaissance la même année d’Alice Liddell, alors âgée de trois ou quatre ans. Très rapidement, il s’éprend de cette petite fille auprès de qui son bégaiement disparaît ; photographe amateur talentueux, il fait d’elle des clichés admirables ; et elle lui inspire surtout un chef-d’œuvre d’humour et de poésie que Dodgson lui raconte pour la première fois le 4 juillet 1862 sur cette barque qui remonte l’Isis.

 

Charmée par l’histoire, Alice demande à l’étonnant précepteur de l’écrire. Carroll s’exécute : il calligraphie son manuscrit et l’illustre de dessins, peut-être un peu naïfs dans leur facture, mais combien touchants et fidèles à l’imaginaire carrollien. C’est ce manuscrit d’Alice’s adventures under ground, offert à sa muse, que les éditions des Saints Pères ont choisi de reproduire.

 

 

Et elles ont bien fait, car c’est un merveilleux et magnifique document, non seulement parce qu’il donne à lire la première version rédigée de ce que sera Alice au pays des merveilles et que tout l’univers propre au roman de Lewis Carroll est déjà là, avec ses détournements logiques allant jusqu’à l’absurde, ses mots-valises, ses calembours, ses fatrasies drolatiques, etc. ; mais aussi parce qu’il nous restitue mieux que toutes les éditions ultérieures la vision si singulière de l’auteur. Le texte, incontestablement, est un chef-d’œuvre ; le manuscrit en est un autre.

 

Lorsque Macmillan éditera dans sa version définitive Alice au pays des merveilles en 1865, avec les illustrations de John Tenniel, ce sera un succès considérable en Angleterre. Dans la foulée, Carroll supervisa des traductions de son texte en allemand, en français et en italien. C’est à Henri Bué, fils d’un collègue, qu’il confie la tache difficile – pour ne pas dire impossible – de traduire son roman.

 

S’adressant au jeune public de France, le traducteur gomme les traits trop anglais et francise au maximum : le Lapin Blanc devient Jean Lapin, le Chat du Cheshire, Grimaçon, Bill le Lézard est renommé Jacques ; il fait également quelques coupes dans le texte original et trouve des équivalents plus nationaux aux comptines anglaises.

 

Sans doute la traduction de Bué nous apparaît-elle aujourd’hui bien datée à côté de celle d’Henri Parisot par exemple, mais elle fut la première et cela n’est pas rien. Par ailleurs, les choix, peut-être critiquables, de Bué rappelleront au lecteur combien Alice au pays des merveilles, où les jeux sur le langage si nombreux sont la source même du merveilleux, est un livre ardu à traduire.

 

La traduction de Bué, diffusée par Hachette, ne connut pas le même succès que l’édition anglaise, et on oublia assez vite le roman en France. Il faudra attendre, malgré une nouvelle édition en 1908, que les surréalistes redécouvrent au début des années 30 Alice au pays des merveilles puis De l’autre côté du miroir et reconnaissent en Lewis Carroll un de leurs précurseurs pour que son œuvre trouve enfin un lectorat digne d’elle dans le monde francophone.

 

Il faut donc saluer les éditions des Saints Pères d’avoir réuni sous un même coffret ces deux raretés, le manuscrit d’Alice’s adventures under ground et la traduction d’Henri Bué, et d’en avoir fait, noël étant passé, de si beaux livres d’étrennes pour les enfants, petits et grands.