Défense de Lady Chatterley, de DH Lawrence : renaissance d'un magnifique plaidoyer

Audrey Le Roy - 01.08.2016

Livre - Défense de Lady Chatterley - David Herbert Lawrence - DH Lawrence Lady Chatterley


« Son manuscrit terminé, Lawrence laissait à l’éditeur ou à des collaborateurs le soin de couper ce que l’esprit public ne pourrait supporter : on n’est pas le premier romancier de son pays sans savoir qu’il y a lieu de compter avec la bêtise humaine. » Ainsi commence la préface d’André Malraux pour la traduction française de L’Amant de Lady Chatterley, publié chez Gallimard en 1932.

 

 

 

Et de bêtise il était bien question pour pousser son auteur, David Herbert Lawrence, à publier en 1930, peu avant sa mort, une Défense de Lady Chatterley. Nous devons la réédition de cette Défense (en librairie depuis le 7 juillet), depuis longtemps épuisée, à deux femmes – il n’est pas anodin de le mettre en avant, car, sans verser dans le féminisme enragé, il s’agit bien ici, en partie, de liberté de la femme – Claire Fourier, écrivain, et Colette Lambrichs, directrice éditoriale aux Éditions de la Différence

 

C’est en 1928 qu’est publié pour la première fois L’Amant de Lady Chatterley, à Florence. Il faudra attendre 1960 pour qu’il soit publié en Angleterre dans son intégralité. Qu’était-ce là ce livre qui fit tant scandale ? 


Constance « avait épousé Clifford Chatterley en 1917, pendant une permission d’un mois qu’il avait passée en Angleterre. Ils avaient eu un mois de lune de miel, après quoi il était reparti pour le front des Flandres. Et six mois plus tard, il était ramené en Angleterre plus ou moins en morceaux. Constance, sa femme, avait alors vingt-trois ans ; lui, vingt-neuf. »  Clifford vivra, mais restera paralysé et ne pourra dès lors plus honorer sa femme. Cela mis à part Constance ne manque de rien… enfin peut-être d’attention… d’affection… mais à l’époque le principal était encore de faire un beau mariage et le mariage était beau puisqu’ils étaient à l’abri du besoin. 


Pour faire tourner leur domaine, Wragby Hall, il fallait bien sûr de nombreux domestiques et puis un garde-chasse, Mellors, « un drôle de personnage […]. Il pourrait presque être un gentleman » de l’aveu même de Lady Chatterley.

 

Évidemment la suite est bien connue Constance finira par succomber au « presque gentleman » Mellors : « Puis elle tressaillit en sentant la main errant doucement, avec une curieuse et hésitante maladresse, parmi ses vêtements. Et pourtant la main savait aussi comment la dévêtir là où elle le voulait. Il fit descendre le mince fourreau de soie, lentement, soigneusement, presque sur ses pieds. Alors, avec un frémissement d’intense plaisir, il toucha ce corps doux et chaud, et, un instant lui effleura le nombril d’un baiser. Et il lui fallut entrer en elle tout de suite, entrer dans la paix sur la terre qu’était son corps doux et immobile. Ce fut pour lui un moment de paix parfaite, cette entrée dans le corps de la femme. »

J’ai pensé couper cet extrait, mais je n’en ai pas eu le cœur, E.L. James peut aller se rhabiller ! Penser qu’il faille se justifier d’avoir couché sur papier des mots aussi beaux peut laisser quelque peu pantois. Bien qu’en y réfléchissant si ce roman était publié aujourd’hui certains trouveraient bien des choses à redire : « Elle trompe son mari handicapé ? Quelle honte ! » 


Passons… on a toujours tort contre les bien-pensants !

 

Défense de Lady Chatterley... Et pourtant, si la lecture est belle, si le propos sur la liberté sexuelle et sur la conviction qu’en acceptant son corps, son désir, en acceptant, aussi, d’appeler un pénis un pénis, le monde ne s’en porterait que mieux, pourtant, oui, cette lecture laisse non pas un goût amer, mais, disons plutôt, une légère frustration. 

 

DH Lawrence, photographie de son passeport - Yale University

 

 

On sent que Lawrence, tout en prônant une sexualité libre qui « dépasse aujourd’hui en importance l’acte sexuel lui-même », tout en étant « autant contre la perversion du puritanisme que contre celle du libertinage », on sent, disais-je, qu’il reste englué, sûrement malgré lui, dans une idéologie judéo-chrétienne qui perd quelquefois le lecteur. Lawrence cherche-t-il à défendre Lady Chatterley ou à amadouer les critiques ? Où est-il « rongé par les modèles de sensations qu’on lui impose » comme le suggère Claire Fourier ? 


Quoi qu’il en soit une question demeure, était-il nécessaire de publier la Défense de Lady Chatterley ? Hier, les critiques ne reçurent pas mieux la Défense que le roman, ce qui, d’après Jacques Benoist-Méchin (qui traduisit cet essai), acheva l’auteur qui mourut quelques mois plus tard. Et aujourd’hui, cela nous paraît bien dérisoire tant la beauté du roman et sa qualité littéraire ne sont plus à discuter. 


De fait, cette plaidoirie existe, elle est bien belle et instructive, nous aurions donc tort de nous en priver et puis « personne n’a jamais senti les choses de cette façon-là. » 

 

Essai traduit de l’anglais par Jacques Benoist-Méchin. Préface de Claire Fourier. 


Pour approfondir

Editeur : La Difference
Genre : litterature...
Total pages : 138
Traducteur : claire fourier
ISBN : 9782729122669

Défense de Lady Chatterley

de Lawrence, D.H.

Défense de Lady Chatterley est avec L'Apocalypse un des derniers textes de Lawrence qui mourut à Vence le 2 mars 1930. Cet écrivain admirable, à la fois romancier et poète, est meurtri par le sort que l'Angleterre a réservé à son chef d'oeuvre, L'Amant de Lady Chatterley, interdit par les autorités britanniques, les exemplaires confisqués et brûlés à Douvres dans la " cheminée du Roi ". Il n'est pas seulement meurtri par la violence de cette décision qui engendre immédiatement quantité d'éditions pirates en Angleterre comme aux Etats-Unis, mais par l'entrave ainsi faite à la mission éducative qu'il attribue à son roman, convaincu que l'homme se condamne à périr s'il continue de négliger de vivre en harmonie avec sa nature profonde. Il lutte autant contre la perversion du puritanisme que contre celle du libertinage élégant qui considère le corps comme un objet et se désole : " nous n'avons plus aujourd'hui que des contrefaçons de l'amour ", ce qu'il considère comme " l'escroquerie la plus gigantesque " de son siècle. Défense de Lady Chatterley est un plaidoyer vibrant pour la vie dont, pendant trois mille ans, les grandes figures spirituelles, Bouddha, Platon, Jésus, ont éloigné l'homme. La réalité phallique avec son langage approprié fait partie de la vie comme le soleil, la lune et le rythme des saisons. Epuisée depuis longtemps, la présente édition reprend la traduction de Jacques Benoist-Méchin avec une introduction de Claire Fourier.

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