Délit de fuite, Dominique Dyens

Clément Solym - 11.05.2009

Livre - delit - fuite - Dominique


Cendrillon a un nouveau visage. Et un nouveau nom. Un poste à responsabilité, un salaire important et des primes, surtout qu’elle a explosé de 22 % les résultats. Elle roule en mini Cooper, dispose d’un appartement rue Delambre, en plein Paris et travaille dans un grand groupe. Aujourd’hui, Cendrillon a même une secrétaire sur qui passer ses nerfs. Mais Cendrillon attendra toujours le prince charmant. Irrémédiablement.

Tout comme Anne Duval, qui a 36 ans : classique de la femme affairée, elle manipule les ventes de contrats publicitaires et jongle avec les rendez-vous partagés entre hautes sphères et personnalités. Du moins l’imagine-t-on. Mais que sait-on de la souffrance d’une femme qui semble contrôler la moindre nanoseconde de sa vie ? Qu’elle est immense...

Anne cherche un homme. Un mari. Anne cherche quelqu’un à aimer. Sa mère ? Elle lui reproche suffisamment la mort de son père : elles rentraient toutes deux des courses de Noël, et Anne a bousculé le tabouret où son père s’était installé. Avec une corde au cou, accrochée solidement… Un suicide, bien sûr, mais difficile à encaisser. Depuis, Anne a convolé, de passades en relations instables, comme cette dernière entretenue avec un coursier qui lui rend visite au siège, à la Défense.

La misère humaine et la détresse d’Anne ne sont visibles pour personne. Jusqu’au jour où elle prend sa voiture direction Clermont-Ferrand, elle finit par dérailler complètement. Jusqu’à l’internement…

Une histoire, dans l’histoire, qui en écrit une troisième : voilà un véritable jeu de poupées russes que nous livre Dominique, dans ce qui s’apparentait dès les premières pages à un Desesperate Housewives, sauce parisienne… Mais très vite, si vite ! tout bascule dans un monde de folie, de mythomanie : l’univers mental d’Anne s’empare de nous, à en côtoyer ses mensonges et ses fantasmes. Le sol stable du roman se dérobe, s’effrite, comme la personnalité de la jeune femme.

D’autant qu’il y a cet écrivain, psy, de surcroît, dont la femme est dépressive, et la maîtresse éditrice – chez Albin Michel ? – et qui s’immisce dans notre lecture, comme un narrateur fourbe, venu exacerber les traumatismes d’Anne. Quels sont ses liens avec cette plongée en enfer ? Avec la patiente ?

À lire, page après page, on sent un piège qui se déploie : parfois, on hésite, on se perd de l’un à l’autre récit, tant les deux semblent de connivence, partageant bien qu’il n’y paraît. On attend la jonction, le point d’ancrage, on perçoit bien qu’ils sont les deux parois d’une même voûte. Nous, on veut la pierre d’achoppement.

Elle ne viendra qu’à la fin. Certes, elle est attendue, mais par sadisme, on la souhaite, on la veut. On en vient à l’espérer plus que de raison, parce que la souffrance appelle la souffrance et que la vengeance pourrait seule résorber les rancoeurs et les haines. C’est jouissif. Et pas besoin d’être un grand malade pour s’en y prendre plaisir. Dans le cas contraire, alors bienvenue dans un monde de chocs psychologiques violents, de télescopages entre subconscient et histoire… bienvenue dans l’esprit d’une femme qui devient folle.

À croire qu’elles ne pensent vraiment qu’à ça. Trouver un prince charmant. Cendrillon a troqué ses guenilles et son âtre pour un tailleur trois-pièces et un T3, mais rien n’y change : le malheur s’abat sans prévenir. Peut-être trouvera-t-on un manque de vocabulaire psychologique, d’éléments qui auraient plongé plus encore dans l’analyse méticuleuse de la folie. Cela ne dénature pas le moins du monde : ici, les actes comptent autant que les pensées. Cruellement.


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