Délivrance : tragédie humaine en canoë

Cécile Pellerin - 03.09.2013

Livre - canoë - grands espaces - amitié


En quête de grands espaces, de rivière sinueuse et tumultueuse, d'une sortie entre copains à bord de canoës pour échapper à la monotonie et à la pression d'un travail, d'un retour à la nature bienfaisant et libérateur, et las du quotidien, ce livre est décidemment fait pour vous.

 

Récit d'une aventure mouvementée et tragique dans un environnement grandiose et sauvage, indomptable qui ne peut que vous donner envie, par la suite de (re)visionner le film éponyme de John Boorman, paru en en 1972, soit deux ans après le roman de James Dickey, prix Médicis étranger.

 

Quatre copains décident, le temps d'un week-end, de descendre une rivière en canoë, au sein d'une vallée bientôt recouverte par les eaux. « Les travaux ont déjà commencé au barrage d'Aintry, et dès qu'ils seront finis, au printemps prochain, la rivière remplira ça très vite. Toute cette vallée se retrouvera sous l'eau. » Sous l'influence de Lewis, « le premier à prendre des risques, opiniâtre, l'un des meilleurs archers de compétition » le narrateur, « prêt pour ce genre de choses » Drew, « un gars discret et franc du collier » et Bobby « quelqu'un de très sociable, un plaisant vernis d'humanité », se laissent séduire par l'expédition et se retrouvent, le 14 septembre à Oree, point de départ de leur aventure.

 

Avec une précision époustouflante, l'auteur va raconter ces trois jours de voyage, en faisant de chaque détail, un élément de tension progressif, toujours croissant, inquiétant, annonciateur du drame qui va surgir dès le 2ème jour de l'expédition. L'absence de tranquillité, la peur sous-jacente, imprègnent  le récit page après page et produisent chez le lecteur un fort sentiment de malaise dont il ne pourra jamais se défaire et qui  le maintiendra, le temps de sa lecture, en état d'alerte permanent, comme s'il faisait partie de ce quatuor  et avec lequel il  doit partager, malgré lui,  toutes les angoisses et violences effroyables inattendues. « J'avais la poitrine vidée et le cœur qui battait comme une casserole. J'avais envie de laisser tomber. Envie de rentrer et de laisser tomber. Je n'aimais pas du tout ce que nous étions en train de faire […] Il me vint en tête d'avoir peur et, immédiatement, j'eus peur. Le silence et le bruit de silence de la rivière n'avaient rien à faire d'aucun de nous. »

 

Au-delà de l'exploit physique à mener pour descendre cette rivière, précisé heure après heure, d'un réalisme vraiment convaincant,  les quatre hommes ont à gérer également une tragédie humaine qui affectera chacun d'entre eux et bouleversera définitivement leur identité propre,  les exposant à des situations extrêmes jamais envisagées, les confrontant violemment à la mort. Sans détours ni espoir d'apaisement. A jamais.

 

Même si, tour à tour, chaque personnage agit en héros, adopte un nouveau rôle, se transforme pour faire face à une tragédie et sauver l'expédition, le lecteur sait d'avance, qu'ils seront tous condamnés même s'ils parviennent à sortir de la vallée et quitter la rivière. L'effroi vécu demeurera, les habitera définitivement. « La rivière et tous les souvenirs qui y étaient reliés en vinrent à m'appartenir en propre, comme jamais rien ne m'avait appartenu dans tout le reste de ma vie. Elle ne coulait désormais que dans ma tête, mais elle y coulait d'une manière qui semblait immortelle. Je la sentais, je la sens, en différents endroits de mon corps. »

 

Et cette oppression, qui marque chaque page et s'amplifie au fil des événements, le lecteur la partage sans distance, et souffre, au même titre que les personnages, éprouvé à la fois dans son corps et dans son âme, meurtri et empressé de sortir de l'enfer. Aussi, il ne laisse aucun répit à l'histoire, la déroule sans pause, a le souffle court, les mains moites et le cœur en alerte, éprouve des sensations intenses, décuple ses émotions et achève le récit, abattu et commotionné, éprouvé par la tension,   tel un acteur de l'aventure. Vidé mais heureux de sa participation. Littéralement conquis par le rythme  haletant et le style affûté de James Dickey, très convaincant.