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Dérives à New York : flic, mais pas trop

La Licorne qui lit - 30.04.2020

Livre - première journéee FBI - Jean-Paul Chabrier - New York dérive


POLAR FLAUBERTIEN – Alors mes licornettes et licorneaux, on se prépare pour ce déconfinement tant attendu ? J’imagine que, comme moi, vous vous êtes rués à la pharmacie pour vous munir du fameux masque, devenu si inutilement indispensable. Et que, comme moi, vous vous êtes vus opposer cette réponse embarrassée : « Désolés, mais nous pensions en recevoir beaucoup, mais alors beaucoup plus. Je vous inscris sur la liste d’attente ? »

Bon, si jamais, Alexandre Jardin donne des tutos « fabrication de masques à domicile ». Cela peut être une activité sympa à faire avec vos enfants, si vous en avez assez des ateliers gommettes, pâte de sel ou dessin magique !



 
Pour me remettre de mon immense déception — je comptais en effet reprendre le star-bus dès que possible — je me suis plongée dans un nouveau roman. Un bien étrange roman, je dois avouer. Ma première journée au FBI, de Jean-Paul Chabrier, nous entraîne de Manhattan à Brooklyn, en passant par les Hamptons et le Queens, pour suivre durant une nuit — une bien longue nuit — un certain Ozzy Tristano.
 

FBI, la consécration


Ozzy Tristano est flic au 87e district de New York. Sa dernière affaire l’a laissé plutôt mal en point. Une lèvre fendue, des dents enfoncées, un bras fracturé, une cheville bousillée. Demain, Ozzy va commencer une nouvelle vie. Au FBI. Sans vraiment saisir les raisons de cette promotion, Ozzy est davantage à classer dans la catégorie “policier d’efficacité moyenne à basse” que dans celle de ”super-cop”, il s’apprête à quitter son vieux bureau métallique du 87e pour rejoindre la crème de la crème.

Rendez-vous demain dès potron-minet au 23e étage de l’imposant building sis au 26 Federal Plaza pour sa première journée d’agent fédéral. Ce nouveau départ va être quelque peu, totalement, bouleversé par une annonce imprévue. Son épouse Daisy veut divorcer. « Quoi ? Tu ne trouves pas que c’est une bonne idée ? » Non, Ozzy ne pense pas que ce soit une bonne idée ; d’ailleurs, selon lui, ce n’est pas une idée du tout. 

Dès ce moment charnière, le lecteur va accompagner Ozzy dans un long voyage fait d’errances, de questionnements, d’extrapolations, de souvenirs, d’hallucinations, le tout enveloppé par un clair-obscur new-yorkais. On y fait la rencontre de personnages extravagants qui appartiennent de près ou de loin à l’univers d’Ozzy. Donald Freud, le psychiatre ambulant, qui analyse ses patients à l’arrière de sa Chevrolet Corvair ; les frères mafieux Sorella, qui en ont après Ozzy ; Anakletos Demetrius, l’importateur d’olives ; Pinky, le fidèle partenaire ; une mystérieuse jeune fille à la robe tie and dye croisée dans une chambre d’hôtel ; et Daisy, si « daisyblement » désirable.

Chacun apparaît, disparaît, puis réapparaît, au cours de cette nuit, durant laquelle Ozzy va revivre quelques instants d’un passé trouble, subir un présent trop pesant et se créer un futur, dans lequel il n’a plus beaucoup d’espoir. 
 

Daisy, alpha et omega


À partir des différentes pièces d’un puzzle, dont on ne sait s’il finira par représenter quelque chose, l’auteur reconstitue l’histoire d’Ozzy. Une histoire qui ressemble à une pieuvre dont les tentacules ramènent toutes à Daisy. Cette femme qu’il aime, qu’il a aimée et qu’il aimera toujours. À l’instar de ces déambulations nocturnes « géographiques et intérieures » pour reprendre les mots de l’auteur, notre policier à la dérive a passé plus de temps à « rêver qu’il vivait avec Daisy, plus qu’à vivre réellement, pratiquement avec elle ». 

Je ne vais pas cacher que ma lecture a été initialement contrainte par la mise en page choisie, qui se retrouve dans d’autres ouvrages de Jean-Paul Chabrier. Colonnes centrées et ramassées au milieu de la page, pas de chapitres, pas de retours à la ligne, de longues phrases qui tournent autour du pot. Le texte ne s’arrête jamais, aucune respiration n’est possible. Toutefois, on comprend vite l’effet recherché. Une seule nuit pour résumer l’existence d’un homme. Une seule nuit pour que le rêve et la réalité ne fassent plus qu’un.

Une seule nuit à attendre avant cette satanée première journée au FBI. Une seule nuit pour se balader à Montauk, manger une glace à Coney Island, traverser l’East River en ferry. Une seule nuit pour rembobiner le film. Une seule nuit pour penser à Daisy. Jean-Paul Chabrier impose son rythme, grâce à une écriture toute en nuance, qui permet à l’imagination de faire son travail.

Car oui, le texte est centré sur Ozzy — à qui on s’attache au fil des pages — et sur la description précise faite de ses compagnons de route, mais il revient au lecteur de les inventer, de les rendre réels ou au contraire, de les laisser dans le subconscient fantasmé d’Ozzy. Daisy existe-elle vraiment ? Ozzy appartient-il au monde ? À vous de trouver les réponses…



 
Ma première journée au FBI est un livre au sujet duquel il est difficile d’exprimer un jugement. C’est drôle, sans l’être. C’est poétique, sans vouloir l’être. C’est émouvant, sans pour autant que des émotions intenses y soient dépeintes. C’est un page-turner sans suspense. C’est avant tout vrai, très vrai, alors que l’auteur nous plonge en plein songe éveillé. 

Ma première journée au FBI, c’est un subtil mélange entre l’inanité flaubertienne et l’absurde de Beckett. Daisy, c’est un peu la Madame Arnoux d’Ozzy ; le FBI, son Godot. Jean-Paul Chabrier réussit avec brio un exercice plus que périlleux. Ou comment la vie d’un homme ordinaire devient une aventure. Ou comment l’obscurité permet à cet homme de mettre en pleine lumière ses doutes, son amour, ses sentiments, ses craintes, ses bonheurs.

Sans raisons, sans explications, sans réponses. Alors, je n’exprimerai pas de jugement ici, mais je peux, par contre, vous donner un conseil : lisez ce livre, car vous en sortirez différents… Il est peut-être temps d’arrêter de rêver ses rêves, et tout simplement commencer à les réaliser. 

Sur ce, mes licornettes et mes licorneaux, je vous laisse, car j’ai à faire. Enfin, non, j’ai décidé de profiter encore un petit peu de ce confortable confinement. Non, non, pas la peine de me mentir : je sais que vous vous réjouissez de pouvoir bientôt sortir presque librement, mais ressentez-vous le même enthousiasme à l’idée de retrouver votre train-train quotidien ? Pas si sûr… Bref, pour l’instant, on reste sagement à la maison, on lit, et on apprend à confectionner de jolis masques ! Je reviens vite, promis.


Jean-Paul Chabrier – Ma première journée au FBI – Le Tripode – 9782370552242 – 16 €


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