Des femmes qui dansent sous les bombes : les lionnes impavides

Cécile Pellerin - 01.04.2016

Livre - Guerre - Afrique - Femme


 Après un premier roman remarqué sur l'enfance maltraitée,  Et je prendrai tout ce qu'il y a à prendre avec la même ardeur et la même puissance, une écriture sèche et cinglante, âpre et percutante, d'une grande maîtrise, Céline Lapertot, jeune romancière, s'intéresse cette fois aux femmes africaines meurtries par la guerre civile du Congo qui deviennent elles-mêmes des guerrières pour échapper à la mort. Déterminées à tuer pour survivre, ôter la souillure et la honte de leur corps violé, leur "corps en ruines".

 

"je n'ai plus de passé et mon avenir est en jachère".

 

Face à une caméra, des femmes racontent, à tour de rôle, les circonstances effroyables qui les ont menées à rejoindre l'armée régulière et devenir des lionnes impavides. Privées de leur innocence, endurcies par la douleur et la rage, elles ne vivent désormais que pour la guerre, entraînées, immergées dans les combats sans relâche et sans peur. Comme en famille. A la fois bouleversantes et dignes. Souveraines.

 

"La guerre donne des couleurs aux joues des femmes".

 

Séraphine a tout perdu. Les miliciens ont tué son frère, son père et sa mère, violée sous ses yeux puis égorgée avant d'être elle-même "trouée par le sexe des hommes". Sauvée par une faction de l'armée régulière, elle reçoit des soins à la clinique du docteur Basonga, surmonte la fièvre, apprend par Blandine, voisine de chambre et femme guerrière que Dieu ne la laissera pas tomber, qu'il est possible de revenir de l'enfer.

 

 

"Quiconque s'empare de mon corps de femme, je le tue".

 

Psalmodié de phrases prophétiques, le récit choral, témoigne des combats, des luttes intérieures de ces jeunes femmes,  Séraphine, Blandine ou encore Nerine, la paysanne, Mélusine, la milicienne et de ce médecin qui se bat pour "faire triompher la vie".

 

Sans forcément suivre un mouvement chronologique, les voix héroïques se livrent à la caméra, à vif, dans l'urgence, crient la terreur, expriment la souffrance, cette nécessité de tuer pour se protéger, se consoler,  manifestent leur force, leurs pulsions de mort qui les unissent toutes viscéralement. Sans pleurer. Jamais. "Les larmes sont faites pour des femmes qui ont des secondes à perdre pour s'enfoncer dans leur infinie tristesse."

 

 Le rythme est intense, pénétrant, martial, redoutable, tranchant comme une lame, cadencé comme une marche. Une tonalité résolue, sans équivoque même si les cheminements intérieurs sont encore sinueux, parfois fragiles, liés aux souvenirs, adoucis par l'espoir d'un pays un jour en paix.

 

A distance, comme protégé par la caméra, le lecteur est davantage pénétré par la force symbolique et lyrique, presque extraordinaire des personnages plutôt que par leur réalité et de ce fait, s'il est à certains moments, abasourdi, éprouvé, malmené,  jamais il n'est submergé par l'émotion. Avide de leur courage, c'est vers la révolte qu'il s'achemine. Sans kalachnikov ni machette. Impressionné et galvanisé par l'écriture de Céline Lapertot. 

 

Des femmes qui dansens sous les bombes, de Céline Lapertot


Pour approfondir

Editeur : Viviane Hamy
Genre : litterature...
Total pages : 226
Traducteur :
ISBN : 9782878583014

Des femmes qui dansent sous les bombes

de Lapertot, Celine

" Savez-vous pourquoi l'on a accepté de nous livrer ainsi à vous, dans ce que nous avons de plus intime. C'est parce que vous avez marché avec nous. Vous avez couru à nos côtés, la caméra embarquée. Vous avez marché aux côtés de nos mères, lorsqu'elles vendaient nos haricots, nos oeufs et notre lait. Vous avez partagé la sueur de nos mères. Vous les avez suivies tout le temps. Vous nous suivez partout, que nous nous battions, que nous vendions, que nous produisions. Vous avez constaté une chose : nous marchons. Nous marchons toujours. La marche est notre socle, le fondement de notre petite civilisation de femmes. Nous marchons pour vendre, nous courons pour fuir mais nous marchons encore pour tuer ". Dans ce pays d'Afrique, la guerre civile fait rage et nul destin n'est tracé. Celui de Séraphine s'annonce heureux - elle épousera bientôt l'homme qu'elle aime -, mais il bascule lorsque des miliciens saccagent son village. Elle perd alors toute sa famille, et son innocence. Sauvée in extremis grâce à l'intervention d'une faction de l'armée régulière conduite par l'exceptionnelle Blandine, elle se joindra à sa troupe de " Lionnes impavides ", qui luttent dans l'espoir fou d'un retour à la paix. Il est impossible de lâcher ce roman - d'une pudeur et d'une justesse saisissantes -, hymne à l'héroïsme des êtres qui transforment leurs silences en un cri de courage et de fureur.

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