Désert solitaire, une autre histoire du progrès

Clément Solym - 15.05.2012

Livre - desert solitaire - science-fiction - humanité


Vers la fin des années 1950, Edward ABBEY a obtenu un emploi de ranger dans le Parc National Américain du Sud Est de l'Utah : le Arches National Monument. Pendant six mois, il a arpenté le territoire dont il était devenu le gardien et le guide pour les touristes venus admirer, en marge des grandioses canyons du Colorado, les nombreuses arches naturelles taillées par les temps et l'érosion dans les rochers.

 

Installé dans un campement rustique, à l'entrée du Parc, il a d'abord dû apprivoiser son environnement, gagner son territoire sur les souris et les serpents à sonnettes avant de commencer à découvrir un espace nouveau et grandiose, semi-désertique, magnifique et dangereux.

 

Après avoir pris les consignes auprès du responsable du Parc, dans la petite ville de Moab, il a commencé une vie de solitaire entrecoupée d'heures d'affluence touristique au cours desquelles il a dû jongler entre pédagogies et fermeté, entre le guide et le ramasseur de déchets !

 

Toutes ces heures de solitude lui ont permis, d'une part de pénétrer au fond de cet immense jardin désertique où il n'avait rien à craindre des voisins, d'autre part de s'adonner à l'exégèse naturaliste d'un milieu beaucoup plus complexe que l'acception commune du mot « désert » ne peut le laisser supposer, enfin laisser son âme et son esprit divaguer avec ceux des anciens occupants de ces lieux pour disserter sur la nature humaine : vaste programme.

 

Entre deux expéditions dans le Parc où il admire une effervescence botanique qui profite de toute condition favorable pour exploser, où il fouille le moindre petit canyon abrupt pour y découvrir le filet d'eau autour duquel la vie foisonne et éclate avec abondance avant que le sable n'avale ce liquide primordial et transforme un peu plus loin un lit asséché en dangereux sables mouvants, où seuls les genévriers sont une alternative au chapeau, il laisse son esprit flâner et s'interroger, s'inquiéter même de cette empreinte irréversible que l'homme est en train d'infliger à son milieu sans espoir de retour.

 

Comme ces routes innombrables qui ont permis à des files ininterrompues de voitures d'arriver sans effort à des sites sauvages et remarquables jusqu'alors seulement accessibles à pied ou à cheval. Comme ces barrages destinés à la production électrique, à l'irrigation ou à la navigation de plaisance qui ont noyé des canyons admirables. 

 

C'est un hymne vibrant à la protection de la nature. C'est un plaidoyer apeuré pour la préservation des espaces naturels, leur sauvegarde et leur maintien. Un plaidoyer pour l'effort individuel méritoire et indispensable pour gagner l'accès aux merveilles du monde.

 

Très largement misanthrope le bonhomme ! Mais assumant totalement son propos avec une culture infinie, une connaissance immense du vivant, une extraordinaire pénétration du, et par, le milieu ambiant.

 

Des pages magnifiques autour du cycle de la vie. Sur la peur qui, toute sa vie, poursuivra le lapin jusqu'au moment où il s'abandonnera dans les serres de la chouette qui l'en remerciera en le mangeant.

 

Des pages prémonitoires sur l'aménagement du territoire. Sur l'imbécillité du tourisme de masse qui préfère dévorer dix Parcs à toute vitesse en quinze jours plutôt qu'un seul en profondeur et en flânant. Sur l'incohérence des choix politiques qui dépensent des millions dans des routes et suppriment l'entretien des sentes pédestres ou les emplois destinés à cet entretien et à la pédagogie.

 

Des pages enthousiasmantes sur l'homme et la nature. La nature qui n'est pas un luxe, mais un besoin et une thérapie sinon une philosophie, par certains côtés romantiques certes, mais « la vision romantique est une part nécessaire de toute la vérité » que tue « le rut du commerce ».

 

Avec Edward ABBEY et comme lui, je confirme que « je (ne suis) pas opposé à l'humanité, mais seulement à l'anthropocentrisme », que « je (ne suis) pas opposé à la science (…) mais aux mauvais usages de la technoscience, du culte de la technique et de la technologie ». Et même si je ne suis pas prêt, comme lui, à « tenter ma chance dans un conflit thermonucléaire plutôt que de vivre dans un (…) monde » « totalement urbanisé, totalement industrialisé et sans cesse plus peuplé », je peux comprendre l'écho que son histoire a pu avoir, à sa parution, à la fin des années 1960 !

 

C'est un magnifique ouvrage, plein d'humanité et de culture.

 

C'est certainement un incontournable de la réflexion indispensable que devra avoir l'Homme s'il ne veut pas voir les pires scénarii de la science-fiction l'asservir.