Désolations, David Vann

Clément Solym - 14.09.2011

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Après « Sukkwan island », voici « Caribou island » (« Désolations », pour le titre français), une autre île de la province de l’Alaska, à la fois grandiose, sauvage et effrayante où, décidemment il ne fait pas bon vivre.

« Une côte incertaine, les épicéas tordus selon des angles étranges, comme une forêt tombée à l’abandon survivante d’un cataclysme, exhumation de roches à nu. Tout était si énorme et si petit à la fois, replié, vivant à l’ombre de la montagne. » Dès les premières pages, le lecteur est en état de choc, happé par l’horreur de la première scène, et se demande bien comment il va pouvoir poursuivre sa lecture sans redouter le pire en tournant les pages.

Car, dès le départ, il sent qu’un autre drame se prépare, la tension est palpable et oppressante, dérangeante, fait frémir, crée l’angoisse, fait souffrir et pourtant le lecteur ne va pas lâcher ce livre avant de connaître l’issue fatale, littéralement fasciné, mais très éprouvé. Une secousse, plus violente encore peut être que « Sukkwan island » car le drame semble finalement moins éloigné du quotidien, exprime certaines vérités qui ne mèneront pas tous les lecteurs au crime mais ébranleront certainement leur conception du couple, soulèveront sans doute des interrogations profondes.

Aussi, soyez prêts, ce livre peut bouleverser une quiétude apparente et ternir des relations intimes plus complexes qu’il n’y paraît si l’on accepte de dépasser les apparences et de se montrer froidement lucide. Au risque de perdre beaucoup, peut être… Un livre destructeur !

L’île est certainement le personnage principal de ce nouveau roman, « une métaphore de l’être. » Comme dans « Sukkwan island », elle est l’incarnation de la souffrance, de la douleur, de l’excès, de la violence et de la mort. C’est une île austère, soumise aux intempéries d’un automne précoce. Elle est hostile, désolée, presque monstrueuse, « des espaces durs et glaciaux et impitoyables », mais c’est là pourtant qu’Irène et Gary (enfin plutôt Gary), ont décidé d’aller vivre leur retraite et s’apprêtent à construire le chalet qui les recevra.

Leur fille, Rhoda, partage ce projet (dans un 1er temps) et suit les prémices à cette installation avec plus d’attention que son frère Mark, détaché, éloigné du couple parental. Mais, au fur et à mesure, que le projet se concrétise, Irène déclare les symptômes d’une profonde migraine douloureuse et invalidante qu’aucun médecin ne semble vouloir reconnaître mais qui la plonge dans une dépression destructrice et l’entraîne vers la folie et conduit toute la famille, le lecteur avec, vers un chaos inévitable douloureusement pressenti dans chaque page du roman.

Sa maladie (du moins, son état) lui permet de porter un regard sur son couple et éveille en elle des sentiments de frustration, de rancœur. Elle prend conscience qu’elle a sacrifié son épanouissement personnel et que l’harmonie dans un couple est un leurre, qu’il n’y a pas de rêve à deux mais le rêve de l’un pour deux et, de ce malentendu naît alors le mensonge, l’illusion à laquelle, peu à peu, Irène ne peut plus faire face.

Elle est comme anéantie, perd ses repères, ne trouve aucun apaisement, empêche toute communication avec autrui et s’enferme peu à peu dans une solitude, un isolement dont elle ne pourra s’échapper. « Irène ressentait désormais sa vie et celle de Gary comme une suffocation. Un poids terrible, un essoufflement et une panique. » Caribou island est sa prison.

Plus en retrait, Gary est un personnage sombre, dont les pensées intérieures traduisent combien il est aussi un être seul, fragile, oppressé par les regrets, sans la maîtrise des événements qu’il a pourtant initiés. Taciturne et froid, torturé et frustré, il ne peut qu’échouer dans son ultime tentative d’épanouissement. En second plan, se dessine également un autre couple, celui de Rhoda et Jim, où les faux-semblants sont tristes et augurent aussi d’un échec prévisible et pitoyable qui ébranle malgré tout car peu éloigné finalement d’une vie ordinaire, en tout cas presque semblable à la nôtre.

Soutenu par un rythme lent et pénétrant, ce texte exprime avec une précision et une inquiétante justesse, la difficulté de communiquer, de pouvoir être soi en couple, de pouvoir être soi, simplement. Il analyse, jusqu’à l’obsession les comportements et sentiments humains les plus complexes et laisse le lecteur fragilisé, écorché.

Une atmosphère noire et glaçante. On ne sort pas indemne d’une telle lecture ; il n’y a pas d’échappatoire possible, la souffrance est bien réelle. Un livre qui fait mal, soulève tant d’émotions et de remises en question qu’il fait vaciller le lecteur tout entier.

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