Désorientale de Négar Djavadi : "On a la vie de ses risques"

Cécile Pellerin - 29.08.2016

Livre - Iran - femme - exil


Volontairement foisonnant, virevoltant, tout en digressions, agité et extrêmement vivant, le premier roman de Négar Djavadi, iranienne de naissance, exilée en France à l'âge de onze ans, fait défiler une histoire incroyable, à la fois pleinement ancrée dans le réel mais tout autant épique et flamboyante, exotique, proche du conte oriental et laisse le lecteur ébahi, passionnément et émotionnellement dérouté.

 

Emmené sans répit et avec une énergie rare (et très rock) vers une aventure hors du commun, érudite et politique, mais aussi très intime, il savoure la spontanéité du récit, respire ce souffle de liberté, s'égaye et s'amuse autant qu'il souffre, parfois durement éprouvé, intensément bouleversé.

 

Absolument trop dense pour être résumée en quelques mots et avec le risque de la dénaturer, cette histoire familiale semble se construire de manière inattendue (donc surprenante), comme improvisée au fil des mots, mélange avec naturel présent et passé, Iran et Europe, rage et dérision  mais sans égarement et selon un rythme effréné. Délicieusement étourdissant.

 

 

"Cette tendance à bavarder sans fin, à lancer des phrases comme des lassos dans l'air à la rencontre de l'autre, à raconter des histoires qui telles des matriochkas ouvrent sur d'autres histoires…"

 

Kimiâ patiente dans la salle d'attente de l'hôpital Cochin destinée à la PMA. Elle est venue pour une insémination artificielle. Le docteur Gautier a du retard aussi laisse-t-elle alors volontiers remonter les souvenirs d'une enfance iranienne et les événements qui l'ont conduite jusqu'ici.

 

Un père d'abord, Darius Sadr ("la tendresse brutale"), intellectuel bourgeois francophile, épris de liberté, opposé au Shah puis à Khomeiny dont on ne peut saisir la personnalité dissidente ("le Sakharov d'Iran") sans remonter les générations jusqu'à l'arrière-grand-père Montazemolmok. Une mère, Sara, d'origine arménienne, fascinante et courageuse, aussi révolutionnaire que son mari. Deux sœurs, des oncles, des grands-mères et grands-pères, personnages hauts en couleurs dont l'histoire personnelle et familiale offre au lecteur une image expressive de l'Iran jusqu'aux années 80, colorée, visuelle et éclatante, sonore également,  presque légendaire, entre Orient et Occident.

 

Parallèlement très précis et éclairé, le roman décrit un contexte géopolitique passionnant, rectifie le regard parfois approximatif du lecteur français sur ce pays, attise sa curiosité, l'emmène plus loin. Immanquablement.

 

"Avec le temps et la distance, ce n'est plus leur monde qui coule en moi, ni leur langue, leurs traditions, leurs croyances, leurs peurs, mais leurs histoires."

 

A travers l'histoire de la narratrice, se dessinent aussi l'exil, la difficulté de se construire avec ou contre cet héritage culturel et familial, la quête d'une identité et les souffrances pour y parvenir. "Je voulais réintégrer ma vie, mais réalisai qu'aucune vie ne m'attendait nulle part." La brusquerie et la colère, la violence, l'insoumission, la résistance, le courage, l'excès, la dépréciation, l'horreur, la peine et la mort, la sincérité façonnent le personnage et le lient viscéralement à la tonalité du livre. La personnalité de l'héroïne est en exacte adéquation avec l'écriture, affranchie, véhémente et tourmentée, rebelle et envoûtante.

 

Et même lorsque les aventures sont plus contemporaines, inscrites dans une réalité française très actuelle, moderne et proche (la procréation médicalement assistée, l'homosexualité notamment), elles n'échappent pas au même mouvement effréné, audacieux, inattendu et subtilement très convaincant.

 

Désorientale  entête et désoriente avec jubilation. Un incroyable bienfait. Une ivresse littéraire.


Pour approfondir

Editeur : Liana Levi
Genre : litterature...
Total pages : 320
Traducteur :
ISBN : 9782867468346

Désorientale

de Négar Djavadi

Si nous étions en Iran, cette salle d’attente d’hôpital ressemblerait à un caravansérail, songe Kimiâ. Un joyeux foutoir où s’enchaîneraient bavardages, confidences et anecdotes en cascade. Née à Téhéran, exilée à Paris depuis ses dix ans, Kimiâ a toujours essayé de tenir à distance son pays, sa culture, sa famille. Mais les djinns échappés du passé la rattrapent pour faire défiler l’étourdissant diaporama de l’histoire des Sadr sur trois générations: les tribulations des ancêtres, une décennie de révolution politique, les chemins de traverse de l’adolescence, l’ivresse du rock, le sourire voyou d’une bassiste blonde… Une fresque flamboyante sur la mémoire et l’identité; un grand roman sur l’Iran d’hier et la France d’aujourd’hui.

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