Devenue obèse parce que violée : Roxane Gay raconte le poids du corps

Nicolas Gary - 25.02.2019

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ESSAI ÉTRANGER – On ne devrait plus avoir à présenter Roxane Gay : ses messages, ses actions, ses commentaires sur la société ont une portée si universelle qu’elle devrait être largement connue. Reconnue. Auteure de best-sellers n’est qu’un petit bout de la lorgnette. Car son appétit de vivre, librement, touche à tous les pans de la société américaine. Et au-delà. 
 


Les premiers textes de Roxane Gay sortirent sur Tumblr, avec une popularité qui ne s’est jamais démentie. Elle y explorait avec une réelle sensibilité les approches les plus personnelles de sa relation au corps et la nourriture. Ses propos partaient de son cas particulier, de ses difficultés, des luttes intérieures, menées avec plus ou moins de réussite. Pour aboutir aux souffrances de toute une société. 
 

Se raconter, l'histoire d'un corps


En ligne de mire, cette culture du plaisir, de la consommation, de l’apparence, du sain — une forme dérivée de la santé, mais dont les implications et les dérives prêteraient parfois à sourire. 

Roxane se présente comme une femme dont le corps était « follement indiscipliné », manière de se dédouaner tout en avouant ses faiblesses. Subtil. Mais, se tournant vers son enfance, elle analyse dans Hunger ces étapes et la cassure qui ont tout précipité. 
 
Aujourd’hui, elle mesure 1,91 m et pèse 261 kg. Pour en arriver là, il faut que quelque chose ait eu lieu — et pourtant, elle reconnaît ne pas savoir comment tout a dégénéré. En réalité, un point — un détail ? — l’a mise sur la piste : dans notre monde, les femmes doivent être minces, élancées, fines, petites. Autrement dit, ne pas prendre de place ; ne pas occuper d’espace. 

La cassure, elle la subit à 12 ans. Elle est violée, par un garçon qu’elle pensait sincèrement aimer — lui et toute sa bande, tour à tour. Des jeunes qu’elle présente des garçons qui n’avaient rien d’hommes, mais savaient déjà comment provoquer des dégâts terribles. La scène, en soi, est éprouvante. 

La prise de poids, la nourriture, furent alors des refuges — pas véritablement dans l’image que l’on se ferait de crises boulimiques. En réalité, manger était devenu une réponse, un repoussoir, pour que plus jamais son corps n’attise le désir, celui criminel, qui mène au viol. Créer une forme de forteresse, où la chair et la graisse apportent la sécurité perdue. Du moins, compense l’insécurité et la peur. Car, grande et grosse, elle disposerait d’un rempart naturel — elle évoque « une cage que j’ai moi-même fabriquée ».
 

La parole partagée, avec le poids de la vie


Ce qui passionne dans l’écriture de Roxane Gay, c’est ce sentiment de franchise presque absolu que l’on partage : dans l’intime, le plus vulnérable, elle nous expose les tourments, sans aucun pathos. La principale perspective est celle de donner les clefs du salut. Si elle incarne aujourd’hui un idéal pour les femmes gaies et noires, c’est précisément pour la justesse et la compassion de son témoignage. Elle moins que tout autre, sera juge de ses lecteurs.
 
De fait, le livre développe en contrepoint une fascinante théorie, humaniste au possible : quand on considère le poids de l’autre, en versant dans la grossophobie, on démontre toute la misère qu’il y a à simplement juger autrui.

Et plus encore, toutes ces situations où notre société rappelle les personnes en fort surpoids à leur condition physique : les sièges d’avion trop étroits, les tables de restaurant, les chaises. Et plus largement, une violence qui ne s’exprime pas.

Élevée en bonne catholique, par des parents migrants, originaires d’Haïti, elle n’avoua à ses parents son viol que bien plus tard à l’âge adulte. De peur de leur réaction. Elle avait même développé un fort sentiment de culpabilité : celui d’avoir imaginé son violeur. Mais elle ne cherche aucune commisération, bien au contraire : lire la pitié sur le visage d’autrui ne fait que rendre la vie plus difficile.

Car Gay ne s’octroie, elle-même, aucune facilité, pas de concession : son examen de conscience est méthodique, voire impitoyable. Ce qui participe plus encore à nous rapprocher de cette confession : humaine, plus humaine encore.
 
Depuis, elle a cherché et trouvé le garçon qui l’a violée. Cadre dans une entreprise. Et si elle a appris à vivre, à devenir plus forte — « Je ne suis pas encore guérie, mais j’ai commencé à croire que je le pourrais. » —, le poids du passé demeure inévitablement celui qu’on ne perdra jamais. Ce type devrait désormais en savoir quelque chose.  



Roxane Gay trad. Santiago Artozqui (anglais) — Hunger — Une histoire de mon corps — Denoël — 9782207140185 – 20,90 €


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Pour approfondir

Editeur : Denoel
Genre :
Total pages : 324
Traducteur : santiago artozqui
ISBN : 9782207140185

Hunger ; une histoire de mon corps

de Roxane Gay

Si vous êtes une femme et que vous vivez aux Etats-Unis, ou dans un pays occidental, il est fort probable, et ce quelle que soit votre silhouette, que vous entretenez un rapport à la nourriture frisant le fétichisme.

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