Didier Delome : honnie soit qui mère y pense

Nicolas Gary - 29.08.2019

Livre - Didier Delome - Paris femmes lesbiennes - mère enfance


ROMAN FRANÇAIS – Il y a des hasards qui ressemblent à des rencontres, et des rencontres qui deviennent des évidences. À parcourir les livres de Didier Delome, on comprend toute la justesse de l’expression “en avoir bavé des ronds de chapeau”. Mais quand la langue pour le dire devient si sublime, l’image prend une toute autre tournure.


 

Il avait charitablement averti : ce sera une trilogie. De la misère la plus ultime, Didier Delome s’est sculpté un personnage de Christ, descendu seul de la croix où l’existence l’avait planté. Sans rien demander à personne — sinon l’aide d’une assistante sociale — il avait dévalé son mont Golgotha, pour renouer avec les hommes. C’était Jours de dèche, l’an passé, qui avait fait forte impression.

Très forte. Depuis l’extrême pauvreté, les aides et l’indigence et cette remontée vers une vie sociale décente, où il nous avait laissés, il a remonté le fil d’une vie, jusqu’à croiser la route de ses parents. Et quelle famille…

« Ma mère m’a dégoûté des autres. Physiquement des autres. Et, plusieurs décennies après son décès, j’en souffre encore. Comment ne pas lui en vouloir ? » 

Voilà qui résonne comme un incipit de Camus. Sauf que maman n’est alors pas morte, bien au contraire : elle avait mené un destin fantasque, égoïste qui s’accommodait mal d’un enfant. Et contrairement à Proust, l’enfant n’attendait aucune consolation : en allant se coucher, cette mère ne serait pour rien au monde venue l’embrasser.

À l’occasion d’un baptême où son propre fils entend sanctifier son propre enfant, le narrateur ouvre grand sa mémoire, et les récits de celles et ceux qui connurent cette mère. Son père ne fut qu’un dommage collatéral — il y eut peut-être un peu d’amour, d’affection à défaut, mais Françoise préférait les femmes, à une époque qui conspuait les lesbiennes.

Amours saphiques, amours cachées, très peu pour elle : navigant dans le monde nocturne de Pigalle, elle a croisé les figures les plus folles — à l’instar de Loulou, qui faisait le giton pour un certain M. Limonade, héritier d’une fortune familiale de bulles et de sucre. Un ami, un confident, qui sur celle qui ne sera jamais appelée “maman”, a eu tant à dire, pour avoir tant vu.
 
Paris, années 50, puis Algérie, quelque temps plus tard, avant de revenir à Paris, et d’en découvrir les soirées privées, c’est un tableau du siècle passé sans rien de commun avec les cartes postales de Poulbots parisiens, godiches et pétris de candeur. Ici, ce sont les nuits sombres, le champagne et une jet-set prête à tous les excès.

Delome n’explore pas simplement la vie dissolue de jouisseuse que Françoise a connue : l’exercice, malgré le délice des phrases, des mots et de la langue (pas de malentendus, même si…), aurait de vilaines limites. S’il nous raconte sa mère, c’est avant tout pour parler de lui, en plat, expliquer ce qu’il devint, comment cette absence omniprésente et écrasante aura façonné l’homo qu’il est aujourd’hui. 

« Quel dommage, mon Chou, que tu n’aies pas connu ta mère avant ta naissance. Avant qu’elle ne ressemble à cette hommasse dont tu te souviens. C’était une fille merveilleuse et si attachante lorsque nous nous sommes rencontrés à seize ans, elle et moi », lui dira un jour Loulou, le gigolo bienveillant.

Mais de cette fascinante femme, lui n’aura reçu que l’amertume et la colère en héritage. Négligé, il est devenu ce que Franquin appelait un adulte, « cet enfant qui a mal tourné ». Et si des hauteurs on entend le rire sardonique poindre, raillant et moquant, on perçoit sans peine la détresse d’une enfance malmenée, sans amour. 

Un roman qui se déguste : en ces temps troublés, l'intelligence et le talent réconfortent. Écoutez-le, c'est encore mieux.




Didier Delome – Les étrangers – Le Dilettante – 9782842639860 – 18 €


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Pour approfondir

Editeur : Le Dilettante
Genre : littérature
Total pages : 256
Traducteur :
ISBN : 9782842639860

Les étrangers

de Didier Delome

Comme il nous l'a appris avec Jours de dèche, son premier livre paru au Dilettante, Didier Delome revient de loin, de bien loin, d'aussi loin que la faillite sociale, la dépression, la précarité quotidienne peuvent vous mener quand, Job réincarné, on a tout, même bien plus et que soudain on n'a plus rien, que tout autour de vous se dissout et se volatilise.

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