Dora la dingue : l'ado hyper-connectée et déjantée

Cécile Pellerin - 14.03.2014

Livre - adolescence - mal être - high tech


. Ida a tout ce qu'un parent peut redouter de son ado. Rebelle, hystérique et carrément déjantée, elle est le cauchemar non seulement de sa famille mais de son psy également. En quête d'elle-même, elle ose tout. « 17 ans, c'est pas top […] On se fait des piercings sur le visage, on se fait tatouer… n'importe quoi pour sentir quelque chose d'autre que la torpeur dedans […] On se défonce […] On envoie des textos à s'en fouler les pouces, on tourne des films à l'arrache. On vit par le son et la lumière – par la technologie. »

 

Du rasage de ses cheveux (« un crâne plein de petites coupures »), aux scarifications sur son corps, de la défonce au whisky ou aux médicaments quand ce n'est pas à la drogue,  des expériences sexuelles sans romantisme aux jeux d'ados délirants et sans limites, elle déborde d'imagination avec sa bande borderline infréquentable, vaguement inquiétante et dérangeante, prête à toutes les provocations et actes délictueux.

 

Sans repères ni équilibre, ballotée depuis l'enfance entre une mère névrosée et « dissoute » (« Adderall et autres amphétamines, Xanax, Vicodin, Oxy, morphine, Dramamine et tranquillisants ») et un père adultère, (« qui s'envoie Mme K depuis plus de deux ans ») elle pénètre le monde adulte avec un certain désenchantement, une grande contestation de l'ordre établi, revendiquant une liberté personnelle sans interdits. Punk, Ida ? Assurément et son look d'ailleurs ne le dément pas, ses expériences de tout ordre non plus, sa liberté de langage, son autodestruction, sa désillusion. « J'ai exactement l'allure d'une fille qui a foutu sa vie – et sa tête - en l'air »

 

Mais à l'époque des réseaux sociaux, des portables connectés en permanence,  des enregistreurs (H4n), des caméras, des GPS (Go TEK7) ce roman d'initiation surprendra quand même un peu le lecteur nostalgique du « No future » des Sex Pistols, le déroutera aussi par son côté ultra-contemporain, l'évincera peut être aussi. Ici les nouvelles technologies décuplent la créativité des ados sans idéologie clairement affirmée, donnent le pouvoir, permettent la manipulation malsaine,  sans complaisance, presque gratuite et limitent alors l'adhésion totale du lecteur qui rit jaune ou ne rit plus du tout parfois. Une sensation de malaise naît à la lecture de certaines pages même si l'essentiel reste complètement fou et assez excessif  pour, au final, amuser ou agacer plus qu'inquiéter sérieusement.

 

Un roman speed, au langage cru et familier, entre provocation, dérision et incompréhension. J'avoue les lectures de SMS, les expressions d'ados jamais entendues surviennent comme des secousses troubles, des interférences inaudibles dans le rythme assez fluide par ailleurs, d'une histoire qui garde une  certaine logique narrative, malgré une succession d'événements carrément dingues et souvent indécents. Un excès ennuyeux et pesant  par moments.

 

Si vous acceptez la déroute et le politiquement incorrect, vous suivrez, sans hésiter, Ida, surnommée Dora, « l'exploratrice » en tous genres mais aussi la « patiente hystérique de Freud » (cf. Ida Baueur, dans « Cinq psychanalyses »), obligée de suivre une thérapie chez un psy qu'elle appelle Sig et à qui elle réserve une expérience hors-normes. « Je regarde mon Sig se dandiner jusqu'au divan italien en cuir noir. Il est plié en deux, comme s'il s'était bousillé le dos, puis il titube, tombe et roule sur lui-même afin de s'allonger. Sur le divan il y a un extraterrestre. Un mutant. Un homme dépassé par son pantalon ».

 

 

 

Démesure de moyens et imagination sans limites pour échapper à la société de consommation, conventionnelle, égoïste, fade ,autoritaire et oppressive et revendiquer le droit à la différence, à l'anticonformisme, à la liberté. Même si ce monde est sans avenir.

 

 

 

Mais derrière un cynisme largement déployé, une attitude subversive appuyée, l'auteur révèle en parallèle une jeune femme désemparée, hypersensible, qui s'évanouit dès qu'on la touche d'un peu trop près, tousse à l'excès, peut  devenir aphone.

 

Encore vierge à 17 ans, malhabile avec Obsidienne,  la fille qu'elle désire, sa fragilité d'ado, ses doutes permanents la rendent attachante. Se détruire un peu pour mieux se construire et trouver la force d'affronter une société brutale.  Bref, un vrai roman d'apprentissage au style ado, convaincant pour les uns, inaccessible et artificiel pour d'autres. Une expérience à tester, en tout cas.