Drieu La Rochelle entre dans la Pléiade

Les ensablés - 26.01.2012

Livre


 

La question reste circonscrite au monde littéraire, mais elle est posée: est-il acceptable que Drieu La Rochelle entre dans la Pléiade comme Gallimard l'a décidé? D'abord, la question est mal posée: ce sont ses romans qui vont entrer dans l'illustre collection, et non pas Drieu, mort depuis 1945, après avoir été un collaborateur notoire qui fit beaucoup de mal à la France. Or, certains réagissent négativement à l'annonce, comme s'il s'agissait de la légion d'honneur à titre posthume remise au citoyen Drieu. Confusion des genres: on confond l'auteur et l’œuvre. Travers très moderne. Les livres parlent des auteurs, sont les auteurs. Ce qu'ils disent ne peut être que l'exposition d'actes, de paroles qu'ils ont dites... et vice versa... Autofiction. Pour tout dire, cette affaire me dérange, m'agace. Depuis des années, tous les romans de Drieu sont publiés dans plusieurs collections, dont Folio. Personne n'y trouve rien à redire. Alors pourquoi d'un seul coup, la publication dans la Pléiade suscite-t-elle des protestations, si ce n'est pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la littérature? De quoi se mêle-t-on? Si on refuse la publication dans la Pléiade, alors pourquoi l'admettrait-on chez Folio? On attribue à la Pléiade une valeur morale qu'elle n'a pas à avoir. La Pléiade dont le premier tome (Baudelaire) a été publié en 1933 est une collection prestigieuse, d'abord pour sa qualité critique. On y trouve souvent les meilleurs spécialistes, des esquisses et une mine d'informations incroyables. Quant aux heureux auteurs qui font l'objet de tant d'attention, tous les grands y sont, mais peut-être, le temps passant, y en a-t-il de moins grands. La récente entrée de Boris Vian a ainsi suscité certaines réactions négatives. Je pourrais comprendre que l'on s'oppose à la publication des romans de Drieu en soulignant leurs défauts. Rien d'autre et là, on peut discuter.

 

Drieu a été un bon écrivain. En tout cas, je le place au moins au niveau de Boris Vian. Je ne pense pas à "Gilles", bien sûr, mais à  "La comédie de Charleroi", "Blèche", "Rêveuse bourgeoisie" et bien sûr "Le feu follet", un livre écrit dans la grâce, le souvenir de Jacques Rigaut... Et puis "Mémoires de Dirk Raspe". Mais il n'est pas Proust, je le reconnais. Il manque d'ampleur. Son moi, paradoxalement, l'a empêché d'aller plus loin. Il se haïssait lui-même et se complaisait dans cette haine. Il a été l'ami de Malraux jusqu'au bout. Louis Malle, Dominique Desanti, si éloignés politiquement, l'ont aimé tout de même. Il y a une fragilité qui explique beaucoup de choses. Et je n'oublie pas qu'il a sauvé Jean Paulhan et d'autres de la déportation... Si l'on commence à juger les livres par leurs auteurs, observons que Sartre, grand écrivain, figure dans la Pléiade. Faut-il rappeler ses engagements douteux et oublier "Les chemins de la liberté" ou "les mots"? Et Aragon, stalinien jusqu'au bout, qui mit en scène ce pauvre Nizan, grand auteur de "Antoine Bloyé", de manière abjecte dans "Les communistes" et soutint les purges? Faut-il nier qu'il fut un des plus grands romanciers du XXème siècle? On n'en finirait pas, et j'arrête. Alors arrêtons le politiquement correct. Pourquoi priver le lecteur d'une publication dans la Pléiade de Drieu La Rochelle qui, quoiqu'on en dise, a eu son importance littéraire et continue d'enchanter beaucoup de lecteurs? Arrêtons l'américanisation du monde, arrêtons de nous focaliser sur des questions microscopiques, de vouloir gommer le passé! Drieu sera dans la Pléiade, on le lira ou on ne le lira pas (ce qui serait bien dommage).