Du givre sur tes épaules, de Lorenzo Mediano

Clément Solym - 14.03.2011

Livre - espagne - guerre - civile


En cet automne 1934, tout le village de Biescas de Obago, dans les Pyrénées Aragonaises, s’est soudain senti pris de fièvre lorsque, par l’intermédiaire d’un migrant à Huesca, revint la nouvelle d’un article paru dans un journal de là-bas et relatif à des évènements survenus au pays. Cet article, sans nul doute dicté par la recherche d’informations à sensations d’un journaliste du Heraldo de Aragón, dont il constituait un simple entrefilet, a provoqué, lors de sa lecture au bar du village, un torrent d’indignation et tous les habitants : ceux dont on citait le nom tout autant que ceux dont on ne le citait pas.

Aussi, quelques jours après, la colère ne s’apaisant pas, le Maire de Biescas fit-il venir l’instituteur du village pour le charger d’une mission de la plus haute importance : recueillir les témoignages de tous les villageois de près, ou de loin, concernés par les évènements distordus dans l’article du Heraldo et, à partir de là, reconstituer les faits et transmettre au journal la vérité dans toute son éclatante limpidité.

Considérant l’importance de la tâche, l’école fut fermée tous les après-midi pour donner à l’instituteur tout le temps nécessaire à s’y atteler.

Des deux cents feuillets qui rassemblaient toutes les notes prises au cours du recueil de tous les témoignages des villageois, l’instituteur ne fut pas capable de faire une synthèse susceptible d’intéresser les journalistes du Heraldo. Aussi, est-ce la somme des vérités individuelles qui fut transmise au journal : un immense mensonge collectif, en fait.

Après des semaines et des mois sans que le Heraldo ne se fasse l’écho de cette somme, chacun finit par s’accommoder de la situation.

Sauf l’instituteur qui, rongé de cauchemars, finit une nuit par se réveiller en sueur et se mit à écrire la véritable histoire qui valut cette mention tronquée dans les colonnes du journal.

L’histoire de l’amour né entre deux enfants que tout devait séparer. Ramon, cet enfant de famille pauvre, qui aimait à chaparder des fruits sur les arbres défendus, qui ingurgitait si aisément les enseignements de l’instituteur et qui, aide-berger puis berger, avait appris le goût et l’odeur du vent, le sens des nuages et l’envie de la liberté. Et Alma, fille unique de famille aisée, destinée à un mariage de castes, intelligente et plus belle chaque jour. Un amour né avant que les différences sociales ne leur sautent aux yeux.

Avec ce roman qui fleure bon l’eau de rose, Lorenzo MEDIANO nous entraîne dans une société rurale de la première moitié du XXe siècle qu’il dépeint au travers de l’histoire racontée par cet instituteur lequel ne sait pas bien comment concilier les sentiments qu'il éprouve à l’égard de ces enfants auxquels il a enseigné, et les devoirs qu’il a à l’égard de cette société qui lui assure son travail d’enseignant et ainsi son pain quotidien.

Une société encore fortement empreinte des différences sociales, de l’esprit des familles dominantes, du servage (même si ce n’est pas sous ce vocable que sont désignées ces relations entre les différentes strates sociales du village) dans lequel se retrouvent confinées les petites gens. Celles qui n’ont d’autre perspective que de servir sans un quelconque espoir de voir un jour leur condition évoluer. Totalement asservies à une famille, ce ne sont que des mariages de raison entre ces familles qui peuvent modifier leur environnement sans changer fondamentalement la nature de cet asservissement.

Alors, que ce petit berger de rien puisse lever les yeux sur une fille de famille au-delà des jeux de la plus tendre et la plus innocente enfance, après avoir choqué les convenances de toutes les parties qui ne redoutent finalement rien plus que la remise en cause de l’ordre social établi, cela devient le début, le symbole, l’annonce d’une lutte des classes pour laquelle il reste cependant dangereux, quand on est au bas de l’échelle, de se prononcer ouvertement.

À peine soixante-dix ans nous séparent de ces évènements. Autant dire qu’ils sont encore nombreux ceux qui ont pu vivre cet ordre social précédant la guerre civile espagnole. Et c’est tout l’intérêt de ce roman que de présenter ainsi le fonctionnement de cette société rurale encore sous le dictat de lois antédiluviennes. Encore épargnée par les révolutions que le XXe siècle amènera avec lui dans cette Europe qui va bientôt tourner complètement le dos à la ruralité.

Le parcours de Ramon relève effectivement de l’abolition du tissu quasi féodal du monde rural. Il s’apparente fondamentalement à la remise en cause de cette structure féodale au profit d’une égalité des chances, en l’occurrence devant la force de l’amour. Il met en évidence toute la puissance de la volonté, féroce, de faire remplacer la reconnaissance interclanique par celle du mérite.

C’est un roman particulièrement enlevé, passionnant que nous livre l’instituteur de Lorenzo MEDIANO partagé souvent, dans ses propos, entre les devoirs que son statut doit à l’establishment et les droits de la vie, de l’Homme.

Certes un peu fleur bleue cependant.

Mais il reste, au bout, l’évidence de « la haine des riches contre les pauvres et celle des pauvres contre les riches » et, pour ces montagnards « tenaces, loyaux, frugaux, endurants » certainement le ferment de la remise en cause de ces « lois anciennes qui les gouvernent » depuis « un millénaire », ces lois « dures, asphyxiantes, impitoyables » qui ne s’arrêtent pas à juger l’autre « parce qu’il est d’une autre race ou (…) parce qu’il parle une autre langue ou a d’autres idées, comme le font les gens civilisés ».