Du sordide à l'oeuvre, Huysmans un regard sur l'art et la peinture

Audrey Le Roy - 13.01.2020

Livre - Huysmans musée Orsay - art peinture critique - sordide représentation réel


À l’occasion de l’exposition qui se tient en ce moment, jusqu’au 1er mars, au Musée d’Orsay et intitulée Huysmans critique d’art – De Degas à Grünewald, les éditions Gallimard publient de nombreux livres autour de cet homme particulier et controversé.

Un catalogue d’exposition éponyme tout d’abord ; un livre d’art, là encore coédité avec le Musée d’Orsay et composé du texte du « roman mental » À Rebours et de 50 reproductions de tableaux ; Le Drageoir aux épices suivi de Croquis parisiens et enfin Romans et Nouvelles dans la Bibliothèque de la Pléiade.



Edgar Degas -  Dans un café

 

Beaucoup de qualificatifs, et pas des plus joyeux, accompagnent le personnage de Huysmans : misogyne, cynique, déprimant, névrosé, etc.. Tous ne sont pas infondés, tant s’en faut, mais ils ne reflètent pourtant pas la réalité.

Huysmans (1848 – 1907) publie son premier livre, Le Drageoir à épices, à compte d’auteur en octobre 1874 et le publie de nouveau chez un autre éditeur quelques mois plus tard sous un titre légèrement différent Le Drageoir aux épices.
 

“Menus bibelots et fanfreluches”


Sorte de cabinet de curiosités littéraires, c’est ce texte que nous pouvons redécouvrir dans l’édition de l’universitaire Jean-Pierre Bertrand. Le Drageoir aux épices, renié assez vite par son auteur, est composé de poésies en prose. Style littéraire alors nouveau, initié par Aloysius Bertrand — poète, dramaturge et journaliste français, né en 1807 et mort en 1841 — et qui atteint son apogée avec Charles Baudelaire.

Cette forme est réputée pour laisser une plus grande liberté au poète, « le poème en prose est doté d’une étrange autonomie qui autorise la fragmentation sans dénaturer le sens. » Cette nouvelle façon devient vite tendance, « l’équivalent poétique du roman-feuilleton » toujours selon Jean-Pierre Bertrand.


 

 

Pour autant, à l’époque où il s’écrit, il ne se nomme pas encore, « Huysmans parle, à propos du Drageoir, de “menus bibelots et fanfreluches” », Mallarmé de Divagations, Rimbaud d’Illuminations et Barbey d’Aurevilly de Rythmes oubliés. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’on commencera à parler du poème en prose comme d’un style littéraire.

« La poésie sans le vers, c’est assurément le pari d’une esthétique qui d’entrée de jeu prend ses distances avec l’entreprise naturaliste dans laquelle Huysmans s’embarquera peut-être par opportunisme. »
 

De l'opportunisme huysmansien
 

Qu’est-ce que l’opportunisme de Huysmans et que l’on soupçonne aussi chez lui dans son rapport à l’art ? Parlons d’abord du style de l’auteur, le naturalisme. Nous pouvons lire dans la préface de la Pléiade et dirigée par le professeur de littérature à la Sorbonne, André Guyaux et l’écrivain et critique littéraire, Pierre Jourde : « On lui reproche de se complaire dans le réalisme sordide ». Si les textes de Huysmans peuvent avoir un petit côté déprimant, ils dépriment avec beauté. Il aime à montrer une certaine réalité humaine crasse et mauvaise.

À la différence des romantiques qui s’évertuent à faire mourir les femmes d’amour dans de longues agonies, Huysmans montre la réalité d’une époque, celle où la plupart des gens ont faim et où des femmes n’hésitent pas à vendre leurs corps et leurs âmes pour essayer de gagner le bonheur… peine perdue. « Le célibataire huysmansien est le négatif du solitaire romantique : il a le statut d’individu unique sans en avoir les qualités. Ses seules préoccupations sont ménagères », il lui faut survivre coûte que coûte.
 

Est-ce « sordide » pour autant ? Formulons cette hypothèse, et si Huysmans trouvait du beau dans la misère ? À lire, dans ses Croquis parisiens, La Bièvre ou encore La rue de la Chine, nous en sommes convaincues. En dépeignant la réalité telle qu’elle est Huysmans ne se dit pas qu’il écrit des choses sordides, il décrit juste ce qui est.
 

Exposer la crasse...


Et il le fait avec talent, qui ne se reconnaît pas en lisant ces quelques lignes : « Il faut les voir, accroupis, montrant leur petite culotte rapiécée du fond de laquelle s’échappe un drapeau blanc, s’appuyant de la main gauche à terre et lançant dans un gros trou une petite bille. Ils se relèvent, sautillent, poussent des cris de joie, tandis que le partner, un petit bambin aussi mal accoutré, fait une mine boudeuse et observe avec inquiétude l’adresse de son adversaire. »
 

Sordide ? Non définitivement pas ! La saleté n’est pas repoussante pour Huysmans, au contraire, elle mérite d’être montrée. Tant bien même les destins de ses protagonistes ne sont pas toujours très reluisants…



 

Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’il soit tombé en arrêt devant la peinture de Degas intitulée Dans un café. Il se retrouve en elle. À propos des sujets de peinture de l’artiste, il dira : « M. Degas ne les enjolive ni ne les enlaidit; elles sont telles quelles. » Et plus particulièrement pour ce tableau, « le moderne que je cherchais en vain dans les expositions de l’époque et qui ne perçait, çà et là, que par bribes, m’apparaît tout d’un coup, entier. »
 

Huysmans critique d’art est le même homme que l’écrivain, il a horreur de ce qui est conventionnel et étatique (son poste de fonctionnaire au ministère de l’Intérieur n’y est peut-être pas pour rien…). « Huysmans refuse cet art officiel qui tend un miroir complaisant au pouvoir afin de s’attirer les faveurs » comme nous l’assurent Stéphane Guégan, conseiller scientifique auprès de la présidence des musées d’Orsay et de l’Orangerie et André Guyaux.
 

Des écrits orientés
 

Mais cette posture, à savoir aller quasi systématiquement contre le vent, semble pour certain relever du calcul, de l’opportunisme encore. Selon l’écrivain et critique d’art Gustave Coquiot (1865-1926) : « Huysmans aurait loué avec exagération des peintres qu’il jugeait en réalité médiocres et qu’il n’utilisait qu’en fonction des potentialités littéraires de leurs tableaux. »




 

Soit, le doute est permis. Néanmoins est-il inconcevable qu’un écrivain tel que Huysmans ne voit tout de suite le potentiel littéraire d’un tableau qu’il a en face des yeux ? N’est-ce pas le propre du créateur ? Géricault n’a-t-il pas vu de suite le potentiel pictural du radeau de la Méduse ? Mozart le potentiel musical de la pièce de Beaumarchais ?
 

Le doute est permis, mais quand une personne est capable d’être en arrêt devant du Degas et du Grünewald, de trouver une forme d’illumination avec les œuvres de Moreau et de Redon, très personnellement je mets cet opportunisme supposé en doute.
 

Beaucoup reste à dire sur Huysmans et son œuvre, en particulier sur son roman À Rebours qui mériterait un article à lui seul, mais le plus simple et le plus efficace est simplement de vous conseiller la lecture de ces livres !


Joris-Karl Huysmans. De Degas à Grünewald – Sous la direction de Stéphane Guégan et André Guyaux – Gallimard/Musée d’Orsay – 9782072865602 – 35 €




Commentaires
Gallimard c'est pas mal, mais on pourrait également citer la très belle édition illustrée et écoresponsable d'une toute jeune maison d'édition : Le Drageoir aux épices de La Maison des Pas perdus.



Ils ont pu rééditer les tout premiers textes du littérateur et critique d'art en poussant l'hommage jusqu'à illustrer chacune des 18 nouvelles du recueil (avec 18 jeunes artistes contemporains). C'est à découvrir par ici : https://lamaisondespasperdus.wordpress.com/a-paraitre/



Parce que les jeunes éditeurs, indépendants, c'est bien aussi wink
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