Ecrire la vie, Annie Ernaux

Clément Solym - 05.01.2012

Livre - Autobiographie - Annie Ernaux - Gallimard


La mémoire ne suffit pas.

Un soir, en rentrant à l'hôtel, Annie Ernaux pense que son journal intime a été dérobé. Elle plonge alors dans un extrême désarroi, comme si tout ce qu'elle avait vécu depuis le début de ce cahier était « mort », « hors d'atteinte ». 


Aujourd'hui, cette note, bribe de journal intime, ouvre le Quarto que l'auteur nous offre, comme une somme d'elle-même. Nous la découvrons, plus entière, plus passionnante, plus réelle que jamais, à travers les mots. Car Annie Ernaux n'écrit pas pour l'évasion et le rêve, c'est pour nous ramener au réel, nous faire sentir son épaisseur. C'est avec une vraie détermination (et du courage) qu'elle refuse le mot « roman », « autofiction », « récit ». Son grand sujet, c'est de parler d'un être aux prises avec un temps donné, une société donnée, des hommes donnés (ou conquis !). 


« Ecrire la vie », c'est donc le titre qui s'est imposé, comme une évidence, à Annie Ernaux, lorsqu'il a fallu en choisir un pour cet imposant recueil, qui recense les mille pages de son œuvre parue, depuis Les armoires vides en 1974, jusqu'aux Années  en 2008, douze livres majeurs, mais aussi toute une série d'articles, sans oublier, l'étonnant «photo-journal» entièrement inédit, qui court sur les cent premières pages.

 

Sur ces photos, elle y figure belle, habillée à la mode des années 50, 60 dans ces robes longues bien serrées à la taille. Les mots, les souvenirs se mêlent aux images, sans jamais en être le commentaire. Un regard froid plutôt est jeté, distant, comme celui que l'écrivain pose sur la fillette assise à une table de caféinstallée dans le jardin pour jouer à « être quelqu'un à un bureau ». « Et maintenant, je suis là, à écrire, reconnue même comme une femme qui écrit (ce n'était donc pas un jeu ?), n'agissant pas autrement sur ce monde. »

 

« Il me fallait écrire pour avoir le sentiment d'exister » confie-t-elle. Jamais sous une forme définitive. Elle n'avait pas le sentiment de se sculpter, mais plutôt de dissoudre l'existence dans l'écriture. De la disperser. « Chaque texte a sa forme qu'il faut trouver » aime-t-elle rappeler en citant Flaubert.


Ainsi, Ecrire la vie ne respecte pas la chronologie habituelle qui sous-tend l'ordre des textes. Ils apparaissent, non pas dans l'ordre de leur écriture, mais suivant la chronologie de la vie d'Annie Ernaux, enfant, adolescente, femme mariée, mère, divorcée, puis amoureuse passionnée, jusqu'à Les Années, premier livre où le «je» cède sa place au «nous», pour inscrire encore davantage l'entreprise autobiographique d'Annie Ernaux dans la mémoire collective


A l'écriture heurtée des Armoires vides, riche de sensations, d'expressions populaires, succède l'écriture blanche, « plate » comme elle la définit, objective et sans affects de La Honte, parue vingt-trois ans plus tard, et qui s'ouvre sur cette phrase : « Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début d'après-midi ».

 

Annie Ernaux à la 30e Foire du livre de Brive-la-Gaillarde, le 5 novembre 2011Tiraillée par le milieu populaire de ses parents et le milieu plus bourgeois de ses études littéraires, partagée entre l'amour et la honte, elle écrit, sans filtre, sans penser à son image, à ce qu'on pourra dire d'elle.


C'est sûrement pour cela que lire Annie Ernaux c'est se dire : 'Evidemment, c'est exactement ça, ce mot, cet adjectif, cette virgule à cet endroit pour décrire cette sensation, détailler ce sentiment. Elle parvient avec une grande justesse à parler de tous dans ses expériences à elle'.  

Annie Ernaux parle de nous.

 

Certains écrivent en recadrant l'image à leur convenance, en polissant, en enjolivant, d'autres, et c'est le cas d'Annie Ernaux, dit tout, elle écrit la vie avec tout ce qui la constitue, avec les autres, le contexte, essentiel, et le temps qui la change, et nous change aussi. 

 

Elle a le talent, le courage, l'intelligence et l'envie de bousculer les conventions établies, d'aller contre l'humiliation, la honte, elle sait que, de cette façon, elle pourra tendre vers le réel. Vers une certaine vérité.  Et pour cela, nous lui en sommes reconnaissants. Elle réussit par les mots à donner forme à la vie, dans le but de la comprendre, et peut-être, de sauver quelque chose. Nous n'oublions jamais tout ce qui est écrit.


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