Eduardo Halfon explore la musique tsigane avec brio

Xavier S. Thomann - 02.04.2013

Livre - Eduardo Halfon - La pirouette - Amérique du sud


Voici le deuxième livre d'Eduardo Halfon à paraître en langue française. Une rareté qu'on a bien du mal à comprendre après la lecture de son court roman La Pirouette, récemment paru chez Quai Voltaire. C'est en effet un jeune écrivain sud-américain qui mériterait une plus grande attention. 

 

 

 

Portrait de l'auteur (Droits réservés) 

 

 

Certes, ce petit roman n'a rien de révolutionnaire, mais il témoigne d'une maîtrise romanesque assez remarquable, une maîtrise quin n'est pas sans rappeler celle d'autres écrivains de son continent. Une intrigue simple, mais tortueuse à sa façon et un narrateur qui sait distiller le mystère avec habiléte. 

 

Un mystère qui est celui d'une quête, celle d'Eduardo, professeur d'université au Guatemala. Un beau jour, il prend la décision de partir à la recherche de Milan Rakic, un musicien serbe rencontré au hasard d'une soirée et qui depuis lui envoie des cartes postales. Quand ces dernières cessent de lui parvenir, il décide naturellement d'en savoir plus. 

 

Et donc de prendre un avion pour Belgrade. Une intrigue simple à première vue. Sauf que cette recherche n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Milan est un interprète de musique classique, qui joue Lizst comme personne, mais il est torturé par ses origines tsiganes. Quand il joue du classique, il est obligé d'y introduire une part d'improvisation, car il refuse de respecter les règles à la lettre.

 

Lors d'un récital, voici ce que constate le narrateur avec surprise : « Mais au milieu de ce  tumulte d'émotions contrastées, de phases de calme plat ou de fracas fouettant un public ingénu et somnolent, j'ai cru entendre — brefs, tout bas, comme emmêlés à tant d'accords — plusieurs des thèmes syncopés de Thelonious Monk. Étrange, je sais ». 

 

On pourrait se demander alors pourquoi il ne consacre pas davantage à la musique tsigane. La tension qui définit Milan et qui fascine tant Eduardo, c'est bel et bien sa double identité, tsigane par son père et serbe par sa mère. Il voit bien qu'il ne sera jamais accepté par les uns ou les autres comme un membre à part entière de l'une ou l'autre des communautés. 

 

Alors qu'Eduardo se prépare au voyage, il se remémore les quelques conversations qu'il a eues avec cet artiste étrange et tente d'y voir plus clair. Sans succès. Et sitôt arrivé à Belgrade, on comprend alors que Milan sera difficile à retrouver. À moins que le héros soit en fait, et sans qu'il ne sache, sur les traces de quelque chose autrement plus vaste. 

 

Le roman devient alors une plongée dans la culture tsigane, que le personnage tente de comprendre en battant le pavé d'une ville morose. En somme, un voyage avant tout intellectuel et existentiel qui nous met aux prises avec un univers aussi touchant qu'effrayant, aussi poétique que brutal. La grande qualité du livre réside dans la capacité de l'auteur à mélanger les tons et les registres, le tout formant une drôle d'harmonie. 

 

On trouve ainsi des descriptions pittoresques de fonctionnaires serbes, de même que des débats sur les mérites comparés de tel ou tel musicien. Le côté parfois intellectualisant du récit est sans cesse contrebalancé par la légèreté de certains propos et de certaines scènes — on pense notamment à la petite amie d'Eduardo, qui dessine ses orgasmes avec beaucoup de minutie. 

 

Bref, un bon roman. Et qui a aussi le grand mérite de détruire, l'air de rien, certains clichés .