Éduquer les taupes, Guillermo Fadanelli

Clément Solym - 03.04.2008

Livre - Eduquer - taupes - Guillermo


« Il n'y a que les délinquants qu'on inscrit dans des écoles de soldats » maugréa sa grand-mère, mais rien n'y fit, son père en avait décidé ainsi : Guillermo poursuivrait sa scolarité à l'Académie militaire de Mexico. Qu'avait-il fait pour mériter pareille punition ? De quel péché se rendit-il coupable ? Jamais il ne le sut.

Dans ce bouge infâme, où règne la dictature des petits chefs, l'intransigeance et une discipline moins militaire que tyrannique, il apprendrait à n'être ni un pédé, ni un étudiant, ni un révolté inconscient. Son père en était convaincu : là-bas, enfin, il apprendrait à être un homme. Mais entre les humiliations et les rivalités stériles, que peut-on réellement retirer d'un cachot ?

Heureusement, ou hélas, il n'est que demi-pensionnaire, et ne partage avec ses condisciples que la cantine de midi, où le cuisinier crache dans la soupe des nouveaux, en signe de bienvenue. Et entre deux cours, la récréation... L'aire de l'Académie empeste la convoitise et la méchanceté : on n'y survit que rattaché à un maître, dont on devient, quasi littéralement, le chien.

Pourquoi se souvenir de toutes ces choses, alors que Guillermo enterre son père ? Ce n'est pas ainsi qu'il envisageait de commencer son livre. La mort de celui qui le poussa vers la fange, le jeta dans la fange lui remémore les souvenirs de ces deux années cuisantes, où sa seule échappatoire résida dans une discrétion surnaturelle, une absence : un profil bas vital, pour ne pas entrer dans le jeu des autres élèves, celui des soldats première classe, des caporaux imbus de leurs galons et incapables de faire preuve d'autre chose que de lacheté et de vanité.

Éduquer les taupes.

Ce mammifère dévoreur d'insectes, presque aveugle, au corps trapu, aux pattes antérieures larges et robustes avec lesquelles il creuse des galeries dans le sol. Mais quelle relation entre les élèves d'une Académie et ce fouisseur ? Simple. Évidente. Aveuglante, presque.

Si on mettait la part autobiographique du livre de côté, il resterait un récit dans lequel une forme de cynisme résigné parcourt a posteriori un passé lourd de conséquences. Une vision sur la famille, pas vraiment idéale, avec un frère qui vous admire parce que vous commandez aux autres et que vous manipulez un fusil. Une mère qui méritait mieux que le mari qu'elle dénichât, mais qui voulait surtout quitter le foyer de son beau-père. Un père autoritaire, voix de Dieu dans sa maison, lourdaud et borné. Une grand-mère mordante, attendrissante qui se soulève à l'idée que son petit-fils soit cloîtré avec des soldats.

Avec la dimension autobiographique, on accède soudain à une nouvelle forme. Celle d'un livre parlant de la vie, de la mort, des frustrations et du ressentiment. Pourtant, Guillermo n'est pas amer. Il a abandonné toute volonté, toute velléité, pour traverser la vie, comme il traversa la cour de l'Académie. Ne pas se faire remarquer, ne pas exister, ne pas s'affirmer.

On ne devient pas un homme un côtoyant des aveugles. On risquerait de se prendre pour le borgne à même de les gouverner. On ne devient pas un homme non plus en frayant avec les taupes. Au mieux, parvient-on à ouvrir les yeux. Au pire, nous frappent-ils de leur cécité.

On ne le lit pas Éduquer les taupes. On le redoute, on le craint. Car il nous transforme en voyant au royaume des taupes. Et cette lumière en devient insupportable. D'autant plus que l'on est seul à la voir...