Empoisonné par Proust: poursuite de la lecture de Toxiques (2)

Les ensablés - 20.05.2011

Livre


Poursuivons la lecture du livre «Toxiques», de Laurent Jouannaud dont nous avions commencé à parler. Et nous abordons Marcel Proust (+1922)... Proust, le grand Proust que je ne cesse de lire et de relire depuis l’âge de seize ans. On peut le dire, la métaphore de Jouannaud est tout à fait adaptée à mon cas : je suis intoxiqué par Proust. Le texte de Jouannaud m’a donc particulièrement touché. Je me suis reconnu dans ce qu’il décrit.

Tout ce qui s'écrit sur Proust, je l’achète. Chaque détail de sa vie me passionne. Les photos de lui, je les connais toutes. Je les regarde de temps à autre, longuement, celle surtout où on le voit, un peu flou, assis dans un jardin, emmitouflé dans son pardessus noir, un chapeau sur la tête. Photo où tout est blanc et gris, sauf les yeux de Proust, noirs, très noirs, qui semblent forer plus que regarder.

Ma dernière découverte, très émouvante, a été le Marcel Proust de Roger Stéphane, émission du début des années 60, où l’on peut entendre Céleste raconter la mort du Maître, Paul Morand imiter la voix et les discours de Proust. Proust parlait comme il écrivait, des phrases interminables, chaque terme étant aussitôt nuancé par d’autres mots, eux-mêmes corrigés. Parfois, on ne s’en sort pas. Il faut reprendre au début, ou bien on a lu jusqu’au bout, mais on ne comprend plus où Proust voulait en venir.

Car, comme l’écrit si bien Jouannaud : Ce roman a quelque chose d'arachnéen: celui qui ne déchire pas cette toile lumineuse et suave s'y englue.

Proust est un piège. Une fois dedans, impossible d’en sortir. On y est enfermé, englué, mais on ne cherche pas à s’en sortir. Soudain, grâce à lui, on a cette impression de n’être plus dupe de rien : la vie est source d’une déception perpétuelle. Une des petites phrases proustiennes qui assassinent la vie résume bien cela: "Mais le bonheur ne peut jamais avoir lieu". Or quelle autre raison de vivre peut-il y avoir, à part le bonheur?

Mais, pour un temps, le bonheur est justement la découverte de Proust. On ne cesse, à la lecture, de se dire : « Mais oui, c’est bien cela. Voilà pourquoi, je réagissais ainsi… » Le plaisir de l’intelligence efface un instant la noirceur du contenu sur le temps et les êtres. Ainsi que l’explique Jouannaud analysant la thématique proustienne, Entre le temps du désir et le temps de la satisfaction, celui qui désire et l'objet ou l'être désiré ont déjà changé. Il faudrait, pour jouir vraiment, désirer et obtenir dans le même instant. Au moindre intervalle de durée, je ne veux plus ce que je voulais ou ce que je voulais n'est plus. Tout délai rend donc impossible le plaisir.

L’amour est donc une imposture : Qu'on imagine quelqu'un ou quelque chose, qu'on le désire, qu'on en rêve avant de le saisir, alors cet objet imaginé n'est plus qu'imaginaire et aucune réalité ne lui correspondra jamais.

Marcel Proust a écrit un roman total, c’est effrayant : toute la vie est dedans, ma vie, la vôtre. L’œuvre, multiforme, vieillit avec nous. Lorsque je l’ai lue la première fois, j’aimais passionnément une jeune fille, une jeune anglaise que je regardais de loin, comme le narrateur regarde Gilberte. Proust est si authentiquement particulier qu’il rejoint l’universel.

Laurent Jouannaud, lui aussi a greffé ses souvenirs à ceux de Proust.

Pour moi, ce roman a fait concurrence à la réalité. On y retrouve tout ce qui fait la vie ordinaire: on y dort, on y mange, on s'y promène, on part en vacances, on se dispute avec ses parents, on y aime, on y meurt, on y écoute de la musique, on y lit.

Le jeune lecteur confond La Recherche et sa propre vie. Il tire des leçons d’une vie qu’il n’a pas vécue. Surtout s’insinue la terrible mélancolie que l’on croit sagesse.

Tout cela était désespérant et en échange Proust n'offre que d'incertaines consolations. Il y a bien sûr la consolante, comme on appelle ces seconds tournois -moins dotés- proposés à ceux qui n'ont pas franchi les éliminatoires. Le lecteur de la Recherche sait ce que le narrateur ne sait pas encore: on peut retrouver le temps perdu. A défaut de présent et de futur, il reste le souvenir. Chacun a vite assez de passé pour comprendre Proust: les blanches aubépines odoriférantes, c'étaient des lauriers roses au parfum entêtant et qu'on dit mortel; pour clochers de Martinville, j'avais un phare qui domine un cap et disparaît à la vue quand on arrive au pied de la falaise; Gilberte s'appelait en réalité Maylis, nos Champs-Élysées étaient le parc zoologique où nos parents, qui eux ne se connaissaient pas, nous emmenaient jouer les dimanches. Imaginant avoir vécu l'essence de ma vie, je me voyais hanté par l'éternel regret de ces lauriers et de ce phare, convaincu que mes amours répéteraient la forme de cet amour d'enfance.

Cette posture nostalgique n'a pas eu les effets souhaités: l'intelligence ne peut provoquer à elle seule le surgissement délicieux du passé.

Car la tristesse, le malheur, ne sont jamais, hélas, ni la promesse, ni les prémisses de l’œuvre à venir. A vingt ans, je raisonnais déjà comme un vieillard, la joie de mes contemporains m’exaspéraient, tout ce qui n’était pas littérature me semblait vulgaire. Mon monde était celui de César Franck, Debussy, Proust. Je n’allais pas danser, je méprisais le présent, je ne vivais qu’avec des gens semblables à moi : à quoi bon faire mes propres expériences, puisque Proust les avait faites avant moi ?

Tel est le pouvoir de Proust sur un homme qui aime les lettres. Il faut des années et des années pour s’en débarrasser, ne plus vouloir réécrire la Recherche. Car Proust est si puissant, si toxique, qu’on écrit longtemps comme lui, et qu’on prend ses pensées pour des vérités absolues.

Et puis voici la conclusion de Laurent Jouannaud, superbe, sur le drame d’un lecteur de Proust.

Devient-on écrivain avec le temps? (...) C'est mon identification au narrateur, et non à l'écrivain , qui me trompait. Je me suis attardé inutilement dans l'expectative: puisque le narrateur n'a eu qu'à attendre pour écrire, j'en faisais autant. J'ai confondu les affres de l'attente avec celles de la création. J'attendais mon heure alors que Proust écrivait depuis longtemps sur son lit de mort, luttant pour terminer un roman dont le héros n'écrit jamais. La suavité du titre est trompeuse: A la recherche…, cela sonne comme une bonne recette. En réalité, le narrateur n'écrira rien , le roman se conclut sur un vœu pieux, comme ces contes qui évoquent in fine le bonheur et une progéniture nombreuse. Marcel Proust avait commencé son œuvre depuis des années et moi, j'attendais toujours.

Certes, tout cela est vrai. Mais quel bonheur, tout de même, que Proust! Il est, pour moi et, j'en suis sûr, Laurent Jouannaud, notre trésor, notre référence, notre refuge. Le monde est triste, le monde est laid, souvent sans doute; les amours sont décevants... La mort est là, barrant le paysage d'une brume opaque. Mais en lisant Proust, le contenu même de l’œuvre s'estompe au profit de la beauté et d'un étrange sentiment d'exaltation, porté par la tristesse et cependant l'espoir. De quoi?

Grâce à Proust, j'ai trouvé ma voie, l'écriture, la littérature. Cela vaut bien d'être un peu drogué. Oui, je suis intoxiqué.

Lisez Toxiques, de Laurent Jouannaud.

Hervé BEL.




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