En conformité avec la directive, nous venons vous installer la peur

Mimiche - 07.02.2020

Livre - installation peur - Rui Zink - directive conformité société


ROMAN ÉTRANGER – Quand elle entend frapper à la porte, la femme reste saisie. Elle n’est pas prête à recevoir qui que ce soit, surtout pas « eux ». D’abord, elle est nue. Ensuite, elle pensait avoir encore un peu de temps devant elle, mais ce n’est pas le cas et s’« ils » sont déjà à la porte de son appartement c’est parce qu’« ils » ont réussi à se faire ouvrir la porte de l’immeuble par quelqu’un. Et donc, elle s’empresse de réveiller son petit garçon pour l’enfermer dans les toilettes de la salle de bains avec consigne d’y rester, sans bruit, quoiqu’il advienne, jusqu’à ce qu’elle revienne le chercher.



 
Et puis elle met ses chaussures, s’aperçoit qu’elle devrait aussi s’habiller, trouve et met une robe de chambre et, par-dessus, un tablier, coince la porte de la salle de bains avec un pied-de-biche et, alors qu’« ils » recommencent à tambouriner contre la porte en disant qu’« ils » savent qu’elle est là, décide d’enlever le tablier et finit par ouvrir la porte. Elle s’excuse pour le délai, avec une excuse invraisemblable dont elle s’aperçoit immédiatement qu’elle sonne particulièrement faux !

Deux hommes sont sur le palier qui n’ont pas l’air menaçant : l’un, qui s’avérera être un « beau parleur », en costume bien mis, l’autre, qui, à l’évidence, est un technicien un peu bourru, en habits de travail.

Qui lui confirme qu’ils viennent chez elle, conformément aux directives nationales, conformément aux informations qu’elle a déjà reçues, conformément à ce qui a déjà été fait, ou va être fait, chez tous les autres habitants du pays, pour le bien du pays et pour le progrès collectif de celui-ci, pour installer la peur dans son appartement. Chose pour laquelle elle doit donner son consentement. Et, si elle ne le fait pas au bout de trois sommations, s’appliqueront à elle les sanctions physiques prévues par la Loi, mais laissées au libre choix des installateurs.

Parce que l’installation de la peur est une opération prévue et faite pour son bien et pour le bien de tous.

Alors la femme consent et les deux hommes entrent, jaugent l’appartement d’un seul coup d’œil complice et lui confirment qu’ils n’ont nul besoin d'en visiter le reste, que les nouveaux dispositifs sont tels qu’ils s’adaptent parfaitement au salon, qu’ils n’ont pas besoin de se préoccuper des chambres et qu’ils n’auront, au plus, besoin que de la salle de bains. 

Où la femme a caché l’enfant, ce qui la conduit aussitôt à prétendre que la salle de bains est hors service et qu’elle attend le plombier qui doit venir la réparer. Ce qui, bien sûr, n’est pas vrai, mais elle doit bien faire en sorte qu’« ils » ne trouvent pas l’enfant.

C’est alors parti pour un roman un peu fou où Rui Zink entraîne son lecteur avec une malice pleine d’ironie, de machiavélisme et de férocité. Le livre est écrit à la manière d’une pièce de théâtre et les dialogues s’y taillent la part du lion, seulement entrecoupés par des précisions scénographiques destinées à visualiser ce huis clos.

C’est le « beau parleur » qui explique la nécessité de la peur, justifie son installation dans les logements pendant que le « technicien » fait son travail, lui, avare de mots.

Et ces explications s’appuient sur tout ce qui permet d’atteindre la paix sociale, car c’est bien la peur de perdre quelque chose qui foudroie toute velléité de contestation : « Démoraliser, un pari toujours plus certain que de moraliser. Les humains, au même titre que les autres matériaux, s’usent vite ! »
 
Et puis, n’est-ce pas tellement plus satisfaisant de savoir que les autres souffrent si cela permet de ne pas souffrir soi-même, si la peur de souffrir est telle qu’elle autorise toutes les compromissions ?

Tous les mécanismes sur lesquels s’appuie l’éloquence du « beau parleur » éclairent en négatif les évolutions sociétales qui nous assaillent et transforment, petit à petit, l’humain en mouton bêlant, incapable de « s’opposer » alors que « vous faites vos magouilles et exigez la pureté », alors que le changement de modèle social qui est progressivement imposé à notre insu par la peur est seulement destiné à nous expédier vers le « mauvais port », alors que la tricherie et la fausse bonne parole transforment « la chirurgie (en) logique de boucher ». La « chirurgie » des « frappes chirurgicales », des « restructurations chirurgicales » des entreprises…

Les transformations technico-labyrinthiques du langage et les complexifications qu’elles entraînent, l’omniprésence du terrorisme et les abus d’usage du concept…, tout cela n’est que destiné à éviter à chacun de « faire des bêtises », d’être « mieux averti », de mieux comprendre qu’il faut qu’il y ait des « minorités sacrifiées » et qu’il serait stupide d’en faire partie parce qu’« une victime, ça pue » !!

« Même éteinte, la peur doit rester allumée. »

Du roman amusant, on bascule peu à peu dans l’anticipation oppressante et à la fiction noire d’un avenir où l’autodétermination s’éloigne au profit d’un « panurgisme » consumériste béat, contraint et bien peu engageant.

Les options pour y échapper existent-elles encore ?

Un livre dur dans lequel l’espoir se niche où je ne l’attendais pas.


Rui Zink, trad. Maïra Muchn – L'installation de la peur – Agullo – 9791095718062 – 17,50 €


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