En exil, découvrir la vie : la voix d'une autre enfance

Clémence Holstein - 03.07.2018

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Une enfance en exil, la fuite loin de la fureur hitlérienne, de pays en pays, mais fidèlement racontée à travers des yeux d’enfant. Par la voix d'Anna, quand Hitler s'empara du lapin rose, Judith Kerr nous raconte cette période noire de l’Histoire sous un nouveau jour.

 


 

Un titre qui nous donne une idée très claire du ton de ce roman jeunesse : Quand Hitler s’empara du lapin rose. Quelqu’un a-t-il jamais eu en tête cette image du Fürher tenant à pleines mains un lapin rose ? Elle est burlesque, ridicule, pourrait faire l’objet d’un tableau contemporain provocateur. Elle est presque baroque. Et c’est en effet dans cet esprit du mélange des genres que se construit le récit.
 

Anna, une jeune allemande de neuf ans,  vit à Berlin avec ses parents et son grand frère Max. Elle aime dessiner, écrire des poèmes, les visites au zoo avec son oncle Julius.
Brusquement tout change. Son père disparaît sans prévenir. Puis, elle-même et le reste de sa famille s’exilent pour le rejoindre en Suisse. C’est le début d’une vie de réfugiés. D’abord Zurich, puis Paris, et enfin Londres. Avec chaque fois de nouveaux usages, de nouveaux amis, une nouvelle langue. 
Ce périple plein d’angoisse et d’imprévus est ensoleillé par la cohésion de cette famille qui fait front, ensemble, célébrant leur bonheur d’être libre.


 

Voila un roman jeunesse, rien à redire là-dessus. Ce n’est pas là que se situe le bariolage mais plutôt dans le fossé qui a priori, et j’insiste sur cet « a priori », sépare le thème de la Seconde Guerre Mondiale et la voix d’une enfant d’une petite dizaine d’années.
 

Dans le thème récurrent de cette guerre, l’on retrouve le plus souvent l’horreur, la haine, l’insupportable. Et il ne s’agit pas de remettre cela en question sinon de ne pas y voir que cela, de raconter autrement. En effet, c’est un regard d’adulte qui parle avec son recul, sa connaissance de l’Histoire, des faits politiques et économiques, ses savoirs tout court et ses expériences de la vie. Ici, c’est la courte existence de l’enfant qui détermine son regard sur l’exil et l’indigence qui en découle.

Anna est une petite fille, pas même encore adolescente. Elle vit l’exil comme un voyage. Elle souffre de la difficile adaptation. Mais comme une enfant qui arrive dans un pays dont elle ne connaît rien. L’on y voit une famille déracinée. Anna ne commence à se sentir déracinée que lorsque la séparation d’avec ses parents la guette ou s’opère réellement. C’est alors qu’elle n’a plus de chez elle. Et les choses prennent alors une tout autre tournure à cette lecture. Car c’est une vision authentique d’enfant dans l’exil, aussi authentique que la nôtre mais radicalement différente.
 

L’on peut se dire que l’auteure n’a pas voulu tomber dans un pathos trop pesant, d’autant que le public visé est plutôt jeune. Même si, soit dit en passant, les enfants sont capables de supporter bien davantage d’histoires sanglantes que l’on ne le croit (voir leur engouement parfois pour la mythologie gréco-latine).

Mais quoi qu’il en soit, la cohérence de la narration ne peut que nous inciter à entendre une autre voix de l’exil et de l’avant-guerre. Qu’en sera-t-il de la suite prévue à ce roman, Ici Londres ? Nous n’en savons rien mais ce premier opus met en lumière les yeux de l’enfant, ses priorités et ses besoins dans sa combativité sans faille. Le pessimisme n’est alors pas encore une option et les adultes s’en chargent pour Anna qui continue d’aimer la vie, de découvrir et d’aimer sa famille.
 

Ainsi, sans aucun doute, le roman parle aux jeunes lecteurs avec d’autant plus de facilité. L’identification à l’héroïne, à vrai dire même en tant qu’adulte, est aisée et rapide. La petite fille nous prend vite par la main pour partir jouer avec elle dans son monde.

 

Le parti pris de Judith Kerr dans ce roman de l’enfance en exil, de ne pas sombrer dans la noirceur, est osé. En effet, il est rare de ne pas aborder le sujet tragiquement et le personnage de l’enfant rendrait les choses d’autant plus sensibles. Mais Judith Kerr fait un choix d’écriture plus difficile. C’est le choix de ne pas tomber dans les images d’Épinal sur cet épineux sujet. Cela ouvre la voie à une possible lecture d’enfant de l’exil et de la future guerre.

Sans doute, cela est-il d’autant plus efficace pour attirer l’attention des adultes à venir sur la réalité profonde et quotidienne de ces événements historiques.

 

 

Judith Kerr, traduit de l’anglais par Boris Moissard - Quand Hitler s’empara du lapin rose – Editions Albin Michel Jeunesse – 9782226436450 – 14€




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