En littérature comme en art, Apollinaire fut un é(mer)veilleur

Mikaël Lugan - 12.07.2016

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À deux ans du centenaire de la mort de Guillaume Apollinaire, emporté par la grippe espagnole l’avant-veille de l’armistice, le Musée de l’Orangerie, en partenariat avec le Musée d’Orsay, consacre jusqu’au 18 juillet une merveilleuse exposition à l’auteur de L’enchanteur pourrissant. Gallimard a édité à cette occasion un magnifique catalogue qui consolera tous les provinciaux, empêchés de monter à la capitale ces derniers mois, de n’avoir pu plonger leurs yeux dans « le regard du poète » (Apollinaire : le regard du poète, catalogue de l’exposition au Musée de l’Orangerie [6 avril – 18 juillet 2016], Paris, Gallimard, 2016 – 322 p., 45 €).

 

Ce catalogue se présente dans une élégante et originale maquette. Sur la couverture, façonnée dans un carton épais qui rappelle celui qu’on utilise pour emballer et protéger les œuvres qui voyagent d’un musée à l’autre, s’inscrit, en bleu et blanc, rappelant les couleurs de son costume de pensionnaire du collège Saint-Charles, le nom d’Apollinaire, dans une police moderne et occupant l’essentiel du premier plat.

 

 

 

En quatrième de couverture, une citation de 1916 : « J’ai tant aimé les arts que je suis artilleur ». Le catalogue n’est pas encore ouvert que déjà le ton est donné. Les maquettistes de chez Gallimard ont été bien inspirés qui ont su synthétiser, avec une heureuse économie de moyens, « le regard du poète » sur l’art et les artistes de son temps : à la fois primitif et moderne, naïf et sublime, naissant dans l’enfance et se prolongeant avec la même fraîcheur jusqu’à la fin de sa vie.

 

Car on le sait peut-être moins, mais Guillaume Apollinaire, en plus d’avoir été le grand initiateur de la poésie moderne, enseigné dans les collèges et lycées, étudié sans interruption dans les universités depuis cinquante ans, fut aussi un collectionneur avisé et un critique d’art au goût éclectique et sûr. En ces premières années du XXe siècle où les artistes ne se contentaient pas de reproduire le réel mais, le maltraitant, inventaient de nouvelles perceptions du monde, Apollinaire occupa la place qui fut celle d’un Baudelaire ou d’un Mallarmé au siècle précédent.

 

Sa parole, toutefois, sans doute parce que mieux diffusée, fut mieux entendue de ses contemporains que celle de ses illustres prédécesseurs. Assez rapidement, en effet, Apollinaire publie ses critiques d’art, non plus seulement dans les petites revues, mais dans des quotidiens à gros tirage, comme L’Intransigeant. Il rend compte du Salon d’Automne, des expositions ; et l’on retrouve dans ses chroniques le même esprit épris de fantaisie et le même sens du moderne se refusant d’ignorer la tradition, qui irriguent sa poésie.

 

Comme en littérature, Apollinaire fut, dans le domaine des arts, un é(mer)veilleur. On s’en convaincra aisément en lisant la vingtaine d’études qui composent ce fort beau catalogue superbement illustré. Le poète s’enthousiasma très tôt pour les fauves, Vlaminck et Derain, accompagna l’aventure cubiste, défendit l’orphisme des Delaunay, sut reconnaître et célébrer le génie du Douanier Rousseau, introduisit la peinture de Giorgio de Chirico, collectionna l’art africain quand ce dernier n’intéressait à peu près personne, prit conscience de toutes les potentialités créatrices du cinéma balbutiant, etc.

 

Le plus aimable poète du XXe siècle

 

L’énumération peut sembler faire la part belle à l’hétéroclite, à un kaléidoscope de goûts plus qu’à une théorie esthétique sûre d’elle-même. C’est « une boutique de brocanteur » avait écrit à propos d’Alcools Georges Duhamel, lui reprochant ses multiples sources d’inspiration. C’était ne pas voir, sans doute, que là résidait tout le génie syncrétique d’Apollinaire, formidable indicateur des chemins de l’art, posté à la croisée de tous les mouvements créateurs de surprise, c’est-à-dire de nouveau.

 

Guillaume Apollinaire est certainement le plus aimable poète du XXe siècle ; on ne peut pas davantage ne pas aimer le critique d’art. Et les artistes de son temps, qui furent tous ou presque ses amis, les Picasso, les Rousseau, les Derain, les Chirico, les Chagall, les Marie Laurencin, etc., ne s’y trompèrent pas qui ont laissé des portraits du poète, portraits idiosyncrasiques dont aucun ne se ressemble mais qui sont tous indéniablement fidèles à leur modèle, amant et aimant des modernités artistiques et poétiques.

 

Quel merveilleux catalogue que celui-ci, vraiment, qui convoque, par la seule magie du regard d’un poète, tout ce et tous ceux que l’art compta d’importants en ce début du XXe siècle. Quel merveilleux catalogue qui prouve combien la poésie est partout dès que notre représentation du monde vacille et se renouvelle. Quel merveilleux catalogue, enfin, qui rend si magnifiquement hommage à l’initiateur capital que fut Guillaume Apollinaire, dont le regard si curieux servit de maître-étalon à toute une jeunesse qui, après le 9 novembre 1918, n’hésita pas une seconde à mettre ses pas dans le cortège d’Orphée.


Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre : arts et spectacles
Total pages : 320
Traducteur :
ISBN : 9782070179152

Apollinaire ; le regard du poète

de Collectif Gallimard (Auteur)

Guillaume Apollinaire fut actif comme critique d'art essentiellement entre 1902 et 1918. Cette large quinzaine d'années, qui peut sembler réduite dans ses bornes chronologiques, va cependant concentrer un foisonnement prodigieux d'écoles, de manifestes, de tentatives et de découvertes dans le domaine des arts. La personnalité d'Apollinaire, sa sensibilité artistique, son insatiable curiosité, font de lui un témoin, un acteur et un passeur privilégié des bouleversements du début du XXe siècle. Grand découvreur de l'art

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