En Roumanie, histoire d'un marionnettiste ennemi du peuple

Monica Salvan - 06.02.2014

Livre - Lucian Dan Teodorovici - L'histoire de Bruno - Roumanie


Qui est cet homme accompagné d'une marionnette qui s'amuse à compter ses pas dans la neige ? Bruno Matei, le personnage éponyme du roman de Lucian Dan Teodorovici, aimerait tant le savoir lui-même. A peine sorti de prison, il se retrouve dans une liberté sans repères, frappé d'une amnésie qui l'oblige à tout réapprendre. Il rêve de racheter la faute inconnue qui salit son passé. Son providentiel protecteur et ami, qui l'aide à trouver un logement et un travail, n'arrête pas de lui répéter qu'il a la chance de vivre dans le meilleur des mondes possibles.

 

Après un premier chapitre un peu déroutant, le roman de Lucian Dan Teodorovici s'ancre dans une époque bien précise, la Roumanie des années 50. C'est la période la plus dure du stalinisme, avec ses centaines de milliers d'êtres humains condamnés à de lourdes peines pour des fautes imaginaires. Bruno Matei est quant à lui un « homme nouveau » un peu différent des autres : sa maladie le rend complètement perméable aux discours idéologiques. Il devient par là-même « un objectif » hautement intéressant pour ceux qui expérimentent de nouvelles méthodes d'endoctrinement.

 

Un repentant sincèrement désireux de racheter sa faute – telle est la vérité intime du personnage au début du récit. Un innocent qui a subi pendant dix ans les pires tortures et les pires humiliations – voici ce que le lecteur apprend très vite. Le protecteur que Bruno Matei regarde avec reconnaissance est bien sûr un gradé de la police politique qui le surveille de près, le soupçonnant dans un premier temps de feindre l'amnésie. Le roman est construit sur cette alternance remarquablement maîtrisée entre le présent et le passé du personnage, qui fait naître une insoutenable tension chez le lecteur. Le récit consacré au passé oublié de Bruno Matei coule chronologiquement vers le présent de la narration, l'année 1959.

 

Quelles fautes le personnage est-il censé expier ? Être né d'une mère italienne et avoir vécu quelques années en Italie est déjà incriminant en soi. La police politique prend Bruno Matei dans son collimateur à cause d'un ancien ami de son père, Lucretiu Patrascanu (personnage ayant réellement existé), communiste de la première heure devenu ministre en 1944, puis déchu et condamné à mort. Suite à la proposition de celui-ci d'occuper un poste dans un théâtre de marionnettes nouvellement créé à Bucarest, Bruno Matei quitte l'Italie en 1945 pour revenir dans sa Roumanie natale. Il est content de pouvoir vivre de sa passion marginale, de se mettre à l'abri des remous de la grande histoire.

 

Quelques années plus tard, on cherche à lui faire avouer que sous le métier de marionnettiste se cache en réalité son activité d'ennemi du peuple. Bruno Matei est emprisonné et jugé avec quatre étudiants auxquels il avait dispensé des cours. Chacun d'entre eux doit subir des supplices inimaginables, amplement exercés par ses tortionnaires sur des milliers d'autres « comploteurs contre l'ordre social ». Réunis lors du procès, les cinq condamnés se jettent des regards honteux et coupables, signe qu'ils ont fini par signer la liste d'« aveux » et accusations établie par le parti. On est dans un univers où avoir des amis, c'est être vulnérable et faire du mal autour de soi.

 

S'enchaînent alors les épisodes d'une interminable captivité, où le compte à rebours donne le vertige. Chaque journée est un abîme de douleurs. Premier lieu de détention : une colonie pénitentiaire près de la Mer Noire. Là-bas, le son de l'accordéon, accueilli initialement comme un signe d'espoir, couvre en réalité les cris des détenus torturés à mort. C'est ici qu'arrive en 1953 la nouvelle de la mort de Staline.

 

Le secret s'ébruite et un frémissement d'espoir parcourt le camp. Une bonne occasion pour le directeur de la prison d'humilier les détenus, ces « bandits » et « insectes nuisibles » à qui il faut rappeler que les règles ne changeront pas. Après le transfert du prisonnier à la prison de Galati, le lecteur s'illusionne un instant : un gardien qui aime sculpter des figurines est fasciné par les histoires de marionnettes de Bruno Matei, qu'il lui permet de chuchoter ici et là par petits bouts. Une liberté que le personnage payera par une tension proche de la folie.Car s'autoriser la moindre complicité avec quelqu'un, c'est potentiellement le désigner à témoigner contre vous sous la torture. Enfin, la prison de Iasi : moins sévère en termes de surveillance policière, c'est aussi l'endroit où l'humiliation devient insupportable car elle vient des camarades de détention. Ayant subi des peines moins lourdes, la plupart d'entre eux ne comprennent pas le silence réservé dans lequel s'est enfermé le détenu Bruno Matei.

 

L'évocation de l'univers carcéral, très bien documentée, aboutit à une saisissante vision d'ensemble, qui nous donne à voir le destin du personnage à travers le chœur assourdissant des souffrances communes. Bruno Matei est un corps endolori, un esprit apeuré perdu parmi tant d'autres. Cette fresque romanesque fait penser aux représentations picturales de l'enfer sur les murs des monastères de Bucovine, au nord de la Roumanie, où les tourments des figures individuelles se perdent dans les contorsions collectives de la foule suppliciée.

 

Que peut-on espérer pour Bruno Matei après sa sortie de prison ? Sa mise en liberté signifie surtout que le risque imminent d'être supprimé a cessé. Le protecteur envoyé par le parti lui rappelle qu'une deuxième erreur ne lui serait pas pardonnée. Doit-on souhaiter alors, avec le personnage, qu'il recouvre la mémoire ? Eliza, une femme qui lui témoigne de l'intérêt et qui devient son amie, le pousse fiévreusement à ne pas se contenter des histoires que le parti lui sert en guise d'explication. En mal de repères, Bruno Matei s'attache à la marionnette qu'il a récupérée peu avant de quitter la prison, une poupée qui vient de son passé, en lui attribuant le rôle d'ami et confident. Elle est évidemment le double si léger, si maniable du personnage. Aurait-il la moindre chance face à ceux qui continuent à tirer les ficelles de sa vie ? 

 

L'Histoire de Bruno Matei a bénéficié d'un excellent accueil en Roumanie, auprès d'un public que l'on croyait plutôt fatigué par la thématique du communisme. Les lecteurs ont reconnu la force littéraire d'une œuvre qui interpelle par-delà tout contexte historique. Le personnage est bien sûr tout d'abord la victime d'une époque particulière, un homme brutalement transformé en pantin, sans autre horizon salvateur que l'attente d'une improbable délivrance. Mais il est aussi un humain qui doit assumer sa solitude sans aucun espoir de consolation, à l'instar des personnages de Gabriela Adamesteanu, ou encore un représentant de cette humanité vaincue évoquée par l'écrivain Norman Manea. Le héros de Lucian Dan Teodorovici est un être humain fragile, perpétuellement à la recherche de son « centre de gravité » - un élément récurrent dans la description des marionnettes dans ce roman- et perpétuellement bousculé par la vie, par cette histoire qu'il espérait fuir.

 

 

Vienne le jour, Gallimard, 2009

Le retour du hooligan, Seuil, 2006.

 

Lucian Dan Teodorovici sera l'un des invités du festival Printemps balkanique (1er-15 avril 2014).

 

Présentation par Monica Salvan, traductrice de littérature roumaine